Everyday Life Project

| 26.07.2007

Les bons sentiments

Extrait du premier entretien du président Nicolas Sarkozy à l’antenne de TF1, le vingt juin 2007. A la question de PPDA sur la franchise médicale, dont la mise en place faisait partie des propositions de campagne du candidat, M. Sarkozy répond ceci :

« Alors, sur la franchise… quel est le problème aujourd’hui ? Le cancer brise des familles. Ce crabe, là, qui vous dévore de l’intérieur, brise des familles. Il faut plus d’argent pour la recherche. Alzheimer, ça touchera toutes les familles de France. Alzheimer, c’est cette maladie épouvantable qui fait que quelqu’un sort de lui-même, il reconnaît plus les autres. Il faut chercher, parce qu’on ne connaît pas cette maladie, on n’a rien pour la soigner. Les soins palliatifs : j’étais l’autre jour près de Dunkerque dans un centre de soins palliatifs. C’est admirable les gens qui travaillent là-bas ! Il accompagnent les malades incurables vers la mort, dans la dignité, dans l’affection et dans le respect. Savez-vous que nous avons moitié moins de lits de soins palliatifs que les anglais ? Eh bien moi j’estime qu’un pays qui est pas capable de dire à toutes les familles de France que quand l’un des siens est touché et qu’il peut pas s’en sortir, y a pas un lieu qui puisse l’accueillir. Je me souviens de ce jeune homme de trente-deux ans, sa femme, même âge, huit mois pour mourir. Il m’a dit : j’ai dû attendre pour avoir une place. Je veux créer des lits de soins palliatifs. […?] Ceux qui diront aux Français il ne faut pas de l’argent en plus, ceux-là ils iront expliquer aux Français qu’on cherche pas sur Alzheimer, qu’y a pas besoin de lits de soins palliatifs et que dans les hôpitaux y a pas besoin d’argent. Donc, la franchise, je suis pour son principe …? »

Notez le « donc ». Pensez-vous que l’argent de la franchise va aller directement dans les caisses de la recherche contre Alzheimer ? Le financement de la recherche, ou même des hôpitaux, est-il le même que celui de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie ? Qu’importe la réponse, on est dans le même sujet, c’est de l’argent, c’est la santé. Que nous importe-t-il de savoir qu’un homme a trente-deux ans, qu’un crabe brise des familles ? Avez-vous déjà entendu Nicolas Sarkozy parler du cancer sans préciser, au cas où, qu’il s’agissait d’un crabe qui dévore de l’intérieur ? La franchise, n’est-ce pas ce qui va intéresser le citoyen lambda quand il va voir son médecin pour un check-up ? N’avez-vous pas honte, maintenant, d’avoir la grippe, ou mal au dos ?

Ce qui importe, n’est pas de penser juste, de lier les choses correctement entre elles. Ce qui importe, c’est de faire effet.

| 18.07.2007

Le faux numéro

Les gens que nous croisons dans la rue sont comme des trajectoires, il y en a tellement, des corps en mouvement, ce qu’ils transportent avec eux nous ne cherchons pas à le savoir. Nous les croisons de si près, il doit bien se passer quelque chose. Il y en a une multitude. Les rues de Paris sont emplis de gens. Si je croise une jeune femme à la bibliothèque ou dans le métro, je suis pratiquement certain de ne jamais la revoir. Il y a des visages qui se ressemblent. Les attitudes sont souvent les mêmes. Le monde défile devant nos yeux.

Comment peut-il y avoir autant de gens ? Comment est-il possible que des milliards d’humains pensent, s’aiment de la même façon, existent sans se connaître. Comment peuvent-ils avoir les mêmes goûts, les mêmes intonations, comment peut-on donner quelque chose en masse, recevoir en masse ?

Toute la journée nous gardons notre contenance. Nos regards volent sur des interstices inutiles, vers des points de vue sans relief, pour éviter de croiser le regard des autres. Nous viendrait-il même à l’idée d’établir des nuances entre le désir et le désintérêt ? Entre le fantasme et l’oubli ? Nous suivons un chemin, vite, à la dérobée. Nous luttons contre la marée qui sort du train. En deux minutes, plus de gens ont défilé devant mes yeux que je n’en connaîtrai jamais. De combien de noms puis-je me souvenir ?

Le plus étrange, c’est le faux numéro : quelqu’un qui m’appelle, en pensant joindre quelqu’un d’autre. Depuis le monde des portables, je ne sais pas de quelle partie de France on appelle. On me prend pour David, ou Bruno. Une voie inconnue, quelques secondes, seulement quelques mots, un échange de politesse, de gène, et quelque part une sorte de rencontre, de complicité la plus fugace et la plus évanescente qu’on puisse imaginer. Une rencontre, un contact par erreur, au milieu de millions de gens qui en appellent des millions d’autres. Un moment précieux, sans aucun sens, presque irréel.

| 19.01.2007

Maladie chronique

La candidose n’est pas, comme on pourrait le croire, l’affection qui touche certains politiques et les pousse à se sacrifier pour le mieux de la nation, et à affirmer par des slogans paradoxalement vieillots, que l’avenir est possible et que tout est maelstrom de changement dans le calme et la sécurité.
Elle n’est pas non plus la maladie atteignant les masses électorales durant les campagnes, et qui par la production physico-chimique de je ne sais quelle glande dont l’ablation devrait être rendue obligatoire, les amène à porter aux mêmes candidats une dévotion sans mélange, à porter des badges et à applaudir à des slogans et des aphorismes dont la minceur équivaut aux réclames publicitaires de supermarchés.
Parce que candide et candidat, bien que séparés dans la réalité par de fortes barrières, provient évidemment de la même racine : candidus, blanc, éclatant.

Comment le blanc s’est-il retrouvé candidat ? Les candidats aux fonctions publiques, à Rome, s’habillaient de blanc afin de démontrer la pureté de leurs intentions. Vêtu de blanc : candidatus. La relation entre le candidat et le candide, verticale, unilatérale et éternelle, est la relation du blanc sur le blanc, des blancheurs dont la différence ne se verrait qu’en frottant. On y trouvera de la craie chez le premier, un linge relavé et essoré à l’infini chez l’autre.

Non, la candidose, c’est une maladie infectieuse de la peau et les muqueuses, qui touche principalement le nouveau-né. On l’appelle aussi le muguet. Nous revoilà encore dans le domaine de la pureté. Pauvre nouveau-né qui, avant d’être candide ou candidat, est frappé de candidose. Pauvre enfant qui avant de passer sa vie à travailler reçoit déjà le muguet, dont Charles IX a instauré la tradition au premier mai, comme porte-bonheur de printemps. Ensuite le premier mai devenant fête du travail en mémoire des morts de la manifestation de Chicago le premier mai 1886 pour l’instauration de la journée de huit heures, le muguet est devenu le symbole de la fête du travail. Un porte-bonheur !

La boucle est bouclée : travail, candide, candidat !

| 14.01.2007

En effet, le lien est clair…

http://www.ump.fr/

Haïkus

Dans le calme durable de l’instant
Le robinet goutte.
Qui a sonné ? C’est le facteur.

Le jaune éponge, le vert gratte
Il reste une heure avant le soir.

Paris by UMP

Pendant que dans les rues presque désertes du XIXe, les éboueurs de Veolia, l’entreprise à laquelle la ville de Paris soutraite le ramassage d’ordures, courent sans relâche pour traîner les poubelles, j’ai pris comme souvent la direction du parc Georges Brassens, où le marché du livre réunit chaque weekend - je l’ai déjà dit - un certain nombre de libraires d’occasion. Un jour de ciel totalement dégagé, c’est rare à Paris, et cela n’a pas duré.
Un petit miracle : dans les piles de Bibliothèque Verte, un titre de Philippe Ebly. C’est la première fois que j’en trouve un en occasion. Ils sont épuisés chez Hachette, certains titres ont été réédités chez Degliame mais eux aussi épuisés (l’éditeur ayant malheureusement dû mettre la clé sous la porte). Donc pour l’instant, rien n’est disponible de cette excellent auteur.
J’ai apprécié Philippe Ebly depuis l’enfance, et c’est un des rares auteurs jeunesse que je lis encore. Son rythme est calme et empreint d’un suspense tranquille, son style est ramassé et précis, c’est un écrivain.
Il va être réédité, apparemment.

Afin d’aller sur les quai de Seine pour continuer la visite des bouquinistes, je suis descendu pour prendre le tram 3, nouvellement mis en service. Une ligne très agréable, et des voitures vraiment bondées. Le sont-elles en permanence ? En attendant l’arrivé du tram, je regardais passer les nombreux cars portant les logos de compagnies de transport de différents départements, et qui se suivaient dans un défilé constant, orchestré par les coups de sifflet d’agents de la circulation. Après un moment j’ai compris. C’est le sacre de Nicolas. Des cars pleins de gens bien sur eux, des cars portant parfois le sigle de l’UMP, parfois la photo en noir et blanc de Nicolas, en route vers le parc des expositions de la Porte de Versailles. Des cars de toute la France, le parc des Expositions de la Porte de Versailles, un coût de cinq millions, ai-je entendu quelque part… Après les bouquinistes des quais de Seine, je suis revenu chez moi, croisant les mêmes éboueurs qui couraient toujours.

| 07.01.2007

Quelques mots sur Michael Mann

Après Miami Vice il y a quelque temps (j’en ai touché un mot dans ce blog), j’ai eu l’occasion de voir hier Collateral. Cela enrichit mon sentiment sur Michael Mann. Un sentiment plus agréable qui me rappelle des prises de conscience esthétiques comme lors de ma première vision d’un film de Pedro Almodovar (peut-être Tout sur ma Mère ?) : l’impression tenace d’avoir affaire à un cinéaste, de vérifier que le cinéma existe, que le mot recouvre bien quelque chose de réel, qu’il y a un art qui s’exprime à travers ces images et ces sons en mouvement, que les mots et la réduction aux éléments (moraux, narratifs, esthétiques) n’y suffiront pas, qu’il y a encore quelque chose qui transcende cette “stratégie de la perception”, que la définition sémiologique du cinéma ne remplit pas complètement le champ. Bref que le Cinéma est toujours possible.
Il est amusant de voir que ce Cinéma nous vient par des voies assez improbables : Almodovar dans la provocation magnifiée par le classicisme superbe de la mise en scène, Michael Mann par la longue pratique de la série télévisée, réel lieu de création, comme producteur et scénariste principalement (Starsky et Hutch, Miami Vice bien sûr).
Est-ce la lumière, est-ce le temps, est-ce le cadrage, la fluidité du mouvement ? Il y a chez Mann la mélancolie, l’attente, la défocalisation du regard; pour prendre un mot qui ne veut pas dire grand chose: une minéralité. L’indicible de l’homme et du sentiment à travers le matériau même du cinéma. Rien à voir avec la puérilité des mouvements d’appareil à la grue qui transforment les films en numéros de cirque.
S’il y a une chose ennuyeuse chez Mann, c’est le casting, mais même ça sans doute participe de la beauté de son film. Comme un Hitchcock renversé : l’acteur reste un acteur, mais chez Hitchcock c’est au service d’une mécanique, alors que la mécanique est le dernier intérêt de Mann.
A ce titre, et je vais en faire rire plus d’un, je préfère Miami Vice à Collateral. Collateral est l’exemple d’un scénario intéressant, construit de façon professionnelle, avec toute la technicité et l’intelligence du scénariste américain (on pense parfois à Crash), qui fait qu’on ne s’ennuie pas une minute. Dans Miami Vice, scénarisé par Mann, durant de longs passages on se demande vraiment ce qui se passe, on s’ennuie, on s’impatiente, ça ne rime à rien. Tout Mann est dans le mouvement, dans l’avancée, dans le parcours de l’espace, dans l’approche, aussi dans des poses et des arrêts, dans la question silencieuse des hommes, bref dans des choses qui n’ont pas de rapport avec la technique de la narration, et qui transparaissent dans ses creux. Tous les moments d’ennui, ou les préparations d’action, sont des opportunités pour que se réveille le cinéma de Mann.

Le dernier numéro de la Revue du Cinéma revient sur Miami Vice sur plusieurs pages, ce qui représente à ma connaissance la contribution la plus complète d’un magazine français sur le sujet (je ne sais pas quelle place a accordé les Inrockuptibles au film, considérant le fait que Jean-Marc Lalanne est rédacteur en chef).

| 05.01.2007

Des Huîtres

En vivant à Paris, comment puis-je ignorer l’existence des huîtres ? Entre les étals des poissonneries et la vente sur le boulevard des brasseries, la ville est parsemée de coquilles. Pour un suisse, et particulièrement un suisse originaire d’une région de montagnes, il y a une étrangeté, un exotisme surprenant chez ce mollusque. Tout y concourt: les sonorités du nom qui semblent évoquer des accents slaves, l’aspect de la coquille, qu’on s’attendrait à voir en montagne, ces formes de roc torturé contrastant avec le nacre de l’intérieur, et l’aspect laiteux de la chair. Une chair très complexe si on en croit les férus de dissection. Ils y trouvent un coeur.

Longtemps je me suis abstenu. Et au hasard de la fin de l’année, chez un poissonnier qui fermait pour le réveillon et proposait au passant de finir son stock d’huîtres ouvertes, j’en ai goûtées.
Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre. Il y a comme une frontière immense entre la nourriture de la montagne et celle de la mer, entre les fromages salés, le pain de seigle, la tomate, les fruits ou les pâtes alimentaires, et les fruits de mer.
Depuis j’en ai mangé quelques fois. Mais hier, passant devant le même poissonnier, je me suis arrêté. J’ai hésité. Je voulais en prendre mais il me semblait qu’il y avait comme quelque chose de vraiment étranger à moi dans le fait d’en prendre. J’ai fait quelques pas, j’ai regardé les poissons, je suis revenu vers les bourriches. Il m’a fallu du courage, comme un moment de lutte avec moi-même, et quand le poissonnier m’a posé la question, j’ai répondu “des huîtres”.
Ce moment était très étrange, comme si ces mots ne m’appartenaient pas, je répétais des mots que j’avais souvent entendus et dans ma bouche ils sonnaient vraiment comme un autre monde. C’était autentiquement étrange. Tout est resté ainsi: les gestes du vendeur qui en remplissait un bête sac en plastique, le citron jeté au milieu, et moi partant avec ce sac, un peu lourd, rentrant chez moi avec des huîtres. Des huîtres. C’était un peu la sensation de vivre dans le corps d’un autre pour un instant. Mettre ces huîtres dans le bac du frigidaire…

Il y a deux types d’huîtres : les creuses et les plates. Les plates sont plus rares et ne ressemblent pas du tout à des cailloux ou a des morceaux de corail, comme les creuses. L’huître creuse a apparemment été importée du Japon en 1970. Il y a des numéros : elles sont calibrées, de zéro à cinq. Plus le chiffre est élevé, plus l’huître est petite.

Il y a toutes ces pratiques, ces petites mythologiques autour de l’huître. La période de l’année, l’ouverture de l’huître, s’il faut la mâcher ou non…

Hier soir, donc, je suis ensuite allé acheter un couteau. Parce qu’ouvrir une huître, il paraît que c’est difficile, et tout le monde vous dira qu’en France les urgences sont débordées au réveillon. Il faut un couteau d’écailler. J’avais compris que ces couteaux ont une protection entre la lame et le manche. Près de chez moi, dans le quinzième, il s’est ouvert il y a quelques mois une boutique de produits de cuisine nommée Coin Cuisine. J’y suis passé bien tard, bien après dix-neuf heures, mais c’était encore ouvert, et le patron, au fond, dans ce qui ressemble fort à une cuisine et là où d’ailleurs il donne des cours de la discipline en question, ne nous avait pas entendu entrer, ma compagne et moi.

Lorsqu’il a compris que je n’avais encore de ma vie jamais ouvert d’huître (toujours ce mot, ce mot étrange), il est allé en chercher quelques unes dans son arrière boutique. C’est un ancien cuisinier, il a tout (une chambre froide avec des huîtres), il parle d’expérience. Il m’a tout montré. Nous étions là, au fond de sa boutique, lui nous expliquait sa façon de tenir le couteau, par où entrer, le nerf qu’il fallait couper, puis il la trempait dans l’eau. L’huître, dit-il, refait sept fois son eau. Sept, encore le chiffre magique. J’imagine la tête d’un chat devant une huître ouverte. Comment se comporte-t-il ?
Le patron du Coin Cuisine est vivant, direct, pince sans rire et sérieux. Il est toujours prêt à donner son avis. Je l’ai bien aimé. Lui se blesse avec la protection des couteaux. Il m’a montré ce couteau à grosse lame, au manche très large et très lourd qui tient bien quand on le serre fermement par la lame, et donc si le manche est petit, il y a du jeu dans la paume. Le manche est vraiment très épais. J’ai acheté celui-là.

Toute cette affaire d’huîtres, puis l’achat du couteau, c’est comme l’incursion dans une autre dimension. J’ai des huîtres dans mon bac, le couteau est là. Je ne l’es ai pas mangées hier soir, il était trop tard. Ce soir peut-être.

L’huître
L’huître, de la grosseur d’un galet moyen, est d’une apparence plus rugueuse, d’une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C’est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l’ouvrir : il faut alors la tenir au creux d’un torchon, se servir d’un couteau ébréché et peu franc, s’y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s’y coupent, s’y cassent les ongles : c’est un travail grossier. Les coups qu’on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d’une sorte de halos.
A l’intérieur l’on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d’en dessus s’affaissent sur les cieux d’en dessous, pour ne plus former qu’une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l’odeur et à la vue, frangé d’une dentelle noirâtre sur les bords.
Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d’où l’on trouve aussitôt à s’orner.

Francis Ponge, Le Parti pris des choses, 1942

développement durable

développement durable veut-il dire multiplication des lapins ?

| 04.09.2006

Miami Vice

Je suis allé voir Miami Vice la semaine dernière, quelques jours après avoir écouté les critiques en parler dans Le Masque et la Plume. Les mots utilisés dans l’émission de Jérôme Garçin tournaient autour du vide du film, de l’absence de scénario, de l’inexpressivité des acteurs, A l’exception de Jean-Marc Lalanne, tout le monde considère que Miami Vice est vide, n’a rien à dire et à monter, que Michael Mann a réalisé un film sans aucun intérêt et profondément ennuyeux.

C’est un peu avec ces critiques en tête que je suis allé voir Miami Vice, parce que certains propos entendus ici et là m’indiquaient que j’allais potentiellement voir un film. Je n’ai à ce jour vu ni Heat ni Collateral.

La mise en relation des propos de la critique du Masque et de ma vision de Miami Vice m’inspire quelques réflexions.

On ne peut pas prétendre que l’intérêt d’un film tient à l’originalité du scénario, à l’expressivité des acteurs ou à la lisibilité des sentiments. Cela équivaut à jeter Hitchcock, Raoul Walsh, Howard Hawks…, aussi bien qu’à considérer que High Noon n’a aucun intérêt et que Gary Cooper aurait mieux fait de continuer à jouer dans des films publicitaires. Assez de comparaisons, je ne veux pas faire croire que j’assimile Colin Farell à Gary Cooper. Toujours est-il que ce qui fait le cinéma, c’est le rythme, le dispositif, le flux. Ce qui fait le cinéma est dans la substance même du film, dans le regard, dans la trame des sens, c’est un parti pris et une cohérence. La relation entre un film, un réalisateur et le spectateur et le monde n’est pas forcément aussi platement explicite que le mode d’emploi d’une machine à coudre. Parfois cela fait réagir, cela amène une réflexion, ou du doute ou du malaise, parfois cela fascine. Parfois cela change notre rapport à l’image, au temps. C’est un peu comme nettoyer ses lunettes.

On ne peut faire une critique de cinéma comme on fait une critique de théâtre. On ne peut éliminer le grain, la matière, les formes, le temps, les chemins et le trajectoires, tout ce qu’il y a de fondamentalement abstrait dans le cinéma, et qui fait sa force plastique et émotionnelle à la fois, pour ne valider que son apparente concrétude, comme on pourrait dire que le problème avec les Demoiselles d’Avignon de Picasso, c’est que les femmes sont tordues, inexpressives et qu’elles regardent ailleurs.
Ce ne sont pas les acteurs qui sont minéraux, c’est le film tout entier. Je ne vois pas bien ce qu’on peut reprocher à la pierre, qui façonne une solidité impénétrable du monde qui est souvent le support de nos émotions. Dans sa distance, dans sa précision et paradoxalement dans son apparente instabilité, le regard de Michael Mann est révélateur comme le regard d’un réalisateur de documentaire nous émeut : non pas grâce à une accumulation bien sentie de grands moments gorgés de sens, mais en nous mettant en relation intime avec la trame de ce qui se passe, qui a son temps, son rythme, et quelque chose au-delà de la conscience et du réductible, quelque chose qui implique la participation affective de notre sens esthétique.
Apollinaire disait qu’il y a deux sortes d’artistes : le virtuose dont l’art repose sur la nature, et l’artiste cérébral qui crée à l’aide de sa réflexion. Michael Mann semble être à un point où ce qui fait le travail réflexif du cinéma ne l’intéresse pas, où la rouerie du scénario - qu’il a lui-même écrit - lui paraît vaine, où l’intrigue s’efface derrière le désir d’exprimer directement une émotion, un contact brut avec le ressenti à travers le matériau du cinéma.

Dans Miami Vice, les brisures, le tremblement, le grain de la DV, les mouvements de caméra transmettent le rêve d’une longue nuit de demi insomnie où se mélangent la tension, l’étrangeté de notre présence au monde, les absences troublantes de la conscience, la tendresse et l’incertitude.

Pour reprendre des termes de Jean-Marc Lalanne avec lesquels je suis parfaitement d’accord : Miami Vice est un film émouvant, profondément mélancolique, et qui me laisse une impression durable.

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Tous les textes originaux : © Rudi Bruchez aux dates de publication