Everyday Life Project

| 16.03.1999

Mon souffle et ma poitrine…

Dans la Maman et la Putain, Eustache fait réciter à Jean-Pierre Léaud un dialogue entendu : “il paraît que les femmes africaines font l’amour d’une façon extraordinaire (en articulant bien les syllabes). Lorsque l’homme introduit son organe sexuel dans le vagin de la femme, il y fait une chaleur de fournaise. C’est un administrateur des colonies qui me l’a dit.”
(introduire son vagin dans l’organe sexuel de la femme)
J’ai une voisine extraordinaire (bien séparer les syllabes), une de ces femmes fascinantes à tous points de vue. Elle est parvenue à l’art suprême du charme, sans que rien n’appuie ni ne déborde, comme si elle avait toujours eu naturellement, spontanément, le goût parfait. Elle est belle comme un coeur, avec son corps merveilleusement dessiné, son nez en triangle et ses yeux rieurs. Son abondante chevelure se meut toujours souplement, et donne l’envie constante d’y passer la main. Tout en elle respire une élégance simple. Brillamment elle parvient à masquer la recherche et la coquetterie derrière une impression générale de simplicité. Elle nous donne envie de sentir son parfum, de caresser ses cheveux, de la tenir doucement dans nos bras. Elle est vivante, douce, souriante et ouverte. Elle représente un rêve de printemps.
Lorsque je la croise, nous nous sourions. Aujourd’hui elle se trouvait dans la rue, devant la porte de l’immeuble, sortant de sa voiture un immense carton. Je m’arrêtais pour lui demander si elle avait besoin d’aide. Elle portait une longue jupe coupée sur le côté qui laissait apparaître un mollet agréablement galbé. Elle sentait si bon, était si vive. Je montais ce carton avec elle, et j’avais littéralement le souffle coupé devant elle, comme si elle avait emporté tout mon esprit en un tourbillon. Elle m’a remercié. J’ai mis très longtemps à reprendre mon souffle. Le carton n’y est pour rien. Encore maintenant j’ai l’impression d’avoir la poitrine trop étroite.

Et il n’y a quelque chose qui n’existe que dans la vie, quelque chose qui signifie que le temps s’arrête, que le monde danse et chante comme s’il était de toute éternité une comédie musicale. A la seconde même où j’allais, le lendemain, placer ce texte sur le site du Everyday Life Project, je vous jure qu’à cette seconde même où j’ouvrais sur mon ordinateur ce texte que j’avais tapé ailleurs dans la journée, elle sonnait chez moi pour me remercier avec un petit cadeau. C’est en fait un grand cadeau, comme si tout était donné toujours avec une générosité cosmique, universelle et débordante.
A cette seconde même.

Mon souffle et ma poitrine…

| 15.03.1999

rythmes

Il y a d’abord cette fascination régulière pour la jeune fille de la poste. Elle est au guichet, elle s’occupe tout autant des paiements que de l’affranchissement du courrier. Elle a un visage bien découpé, qui devient purement beau au niveau du menton. Elle porte de fines lunettes, et noircit ses cils d’un épais mascara. Lorsque je vais faire mes paiements, je la regarde sans discontinuer. Elle semble ne s’apercevoir de rien, toujours très sérieuse, elle timbre mes bulletins, effectue ses calculs, toujours très sérieuse, austère, concentrée. Ce n’est qu’au tout dernier moment, lorsqu’elle me tend la monnaie et mon carnet de récépissés qu’elle me regarde et me sourit chaleureusement. Seulement à ce moment-là, chaque fois.
Lorsque j’entre à l’office de poste, souvent je ne pense pas qu’elle pourrait être là, je ne me souviens pas de son existence, rien ne m’a préparé à la voir. Et lorsque je l’aperçois derrière son guichet, alors tout me revient et mon coeur se réchauffe.
Aujourd’hui j’ai pris de gros risques : je venais à une période de la journée où il n’y avait presque pas d’affluence. Plusieurs guichets s’apprêtaient à être libérés. Je voulais naturellement aller au sien, il n’y avait pour moi aucune alternative : comment aurais-je pu justifier cette perte de temps, ce gaspillage d’un plaisir simple ? Alors j’attendais derrière son client, priant pour que celui-ci soit le premier à partir, et qu’aucun autre guichet ne se libère auparavant. J’aurais eu à quitter mon anonymat.
Fort heureusement, je fus sauvé de quelques secondes.
Je me sens tellement attentif, tellement attendri lorsque je la regarde. Ses longs bras fins sont pâles, et portent régulièrement des taches d’encre, les marques de son travail.
Elle m’a fait le même sourire en me rendant ma monnaie.

Je sortais de la poste pour entrer au centre commercial, et j’y ai ressenti exactement les mêmes émotions qu’à la poste. Il y a une même jeune femme, brune et mince, au visage sévère, à l’attitude concentrée, qui sert à la boulangerie. Elle est rapide et précise, et ne me regarde que lorsqu’elle me tend mon pain emballé d’un papier. Ses longs cheveux bruns, sa bouche fine, ses doigts arachnéens me perdent également. Je me sens toujours, dans ces moments, comme totalement absorbé, transporté dans un monde de lévitation contemplative. Cette beauté marmoréenne est - paradoxalement - comme un vin jeune et frais qui coule dans mon gosier et m’électrise au soleil d’une vie immédiate. Cette beauté est une transe.

Transes de la vie quotidienne.

| 09.03.1999

Beckie

Ce n’est pas la première fois que je la vois sur la liste des gens en ligne sur ICQ. Ce que j’aime faire, c’est regarder les infos, voir si cet être humain éloigné a inscrit l’adresse de sa page personnelle, et aller jeter un coup d’oeil.
Tout y passe. C’est parfois anarchique, parfois froid, parfois touchant. C’est au fond quand même une rencontre. Parler de soi est une rencontre, quand c’est fait avec simplicité.

Je passe par toutes les questions du monde lorsque je découvre quelqu’un comme Beckie. Tout le spectre des questions de l’homme.
Celle du sentiment sincère. Lorsque je suis attiré simplement par une photo, par un sourire, et que je ne connais rien de plus. Cela suffit amplement à me faire me demander qui je suis. Rien qu’un sourire, rien qu’un sourire sur une photo suffit. Tout ce que la femme dit être une chasse masculine, moi je le ressens comme un coeur qui déborde. Mais ce coeur est-il fidèle, long à s’éteindre ? Et même qu’est-ce que le coeur dans ces situations ? Ce n’est qu’un mot.

Il y a quelque chose comme la projection de ma tendresse sur un objet qui n’en connaît rien, n’a rien demandé, et ne peut le recevoir que comme une indisposition. C’est un jeu d’aliéné.

A Beckie, je lui ai juste envoyé un mot qui lui disait que je n’avais jamais vu de fille aussi jolie sur une homepage, quelque chose comme ça. C’est idiot, et de la part de quelqu’un qui n’a juste que ces quelques mots pour exister, c’est un dérangement. Voilà : qui sommes-nous ? Qui est celui qui parce que sa photo présente une merveille, reçoit des quantités de messages par jour, et qui est celui qui les envoie ? Si j’étais Beckie, je n’aurais ans doute plus envie de rencontrer personne. La sympathie stupide que j’éprouve pour elle, je ne peux l’éprouver que tout seul.

Et si j’étais Beckie, et qu’un homme comme enflammé par ma beauté m’écrivait juste un mot, éternellement semblable à tous les mots (comment écrire quelque chose d’original, sans être commun ?), si parfois, simplement belle, ayant envie de vivre grandement avec les autres, si parfois quelqu’un me faisait me sentir comme devant la vitre teintée d’un peep-show ? A quoi aurais-je encore envie de croire ? A quelle démarche ? Qu’est-ce qui porte le coeur ? Tout le monde se voile la face, nous cherchons ce que nous avons peur de voir se réaliser, parce que cela nous dirait un peu trop de nous-mêmes. Plus nous voulons nous mentir, plus nous le faisons avec acharnement, alors qu’il n’y a rien de plus insignifiant que la vérité.
Qui sommes-nous ?

Je me sens transformer la beauté de quelqu’un qui se donne. Est-ce si fragile ?

Il y a quelque chose d’étrange dans notre façon de rencontrer, dans nos espérances ? Avez-vous remarqué cette expression du visage de celui qui jouit ? Cette crispation du corps et du visage, pendant l’orgasme ? Tout le reste du temps, tout ce que nous appelons plaisir sont des choses dont nous pouvons parler sur place, et que nous ressentons à l’intérieur de la vie, à travers notre personnalité, nos goûts, par eux. Mais la jouissance sexuelle, qui s’exprime dans un cri, une torsion, sans explication et dans un grand oubli, à quoi cela ressemble-t-il ? A rien d’autre.

Vous, sur internet, dans vos voyages intérieurs, rencontrerez-vous Beckie ?

Je viens de retrouver, sur mon bureau, le petit pendentif en or que portait ma grand-mère. Un pendentif catholique. Elle m’en avait acheté un, montrant la vierge. Tout le monde en portait un dans la famille. Je l’ai mis autour du cou, en souvenir d’elle.

Je pense à toi, Beckie. J’aimerais te connaître vraiment, et passer par ces stades divers de la rencontre : découverte, respect, émerveillement, doute, critique, fatigue, magie, admiration.

Fondu au blanc.
Voilà qui nous sommes.

| 08.03.1999

tu es déjà tellement une femme

Il faut que j’écrive sur toi. Tu es montée dans ce trolleybus et tu t’es assise presque en face de moi. Tu ne m’a pas regardé, donc pas reconnu, tu t’es plongée dans ton vocabulaire de base allemand.
Je sais, oui, tu es encore à l’école. Tu as dix-sept ans.
Mon dieu comme tu es déjà une femme à cet âge. Je ne pensais pas qu’un jour je pourrais être attiré par une fille de dix-sept ans.
Tu lisais ton vocabulaire de base, tu ne m’avais pas vu. Je te regardais longuement. Je pouvais le faire, car si tu t’en apercevais, j’aurais eu l’excuse de vouloir te saluer. Je n’étais pas importun de te regarder.
Ton visage si doux, Ta grande fraîcheur, même en pleine concentration. Je fondais sur place.
Tu m’as vu enfin, je t’ai fait un petit signe de la main, pour te saluer. Tu es si calme, si noble. Tu m’as dit que tu étais fatiguée. Il y a quelques années je n’aurais eu qu’une envie : te détendre, te délasser, m’occuper de toi pour que tu oublies cette fatigue. Mais je ne suis plus le même, je m’en aperçois. Je reste un peu plus de mon côté. J’ai moins envie de faire d’effort.
Et puis il y a ce gars qui est monté et m’a demandé quel était l’objet que je portais avec moi. Je lui ai dit que c’était une bobine pour 1′800 mètres de pellicule 35mm. On a commencé à plaisanter et tu nous regardais en souriant. Ce moment était un vrai bonheur, j’était détendu, j’avais le sentiment que comme ça je pouvais te plaire.
Que sais-t-on de tout cela ?
Tu es si belle. Tu étais belle quand tu es descendue. Une belle femme de dix-sept ans.

| 05.03.1999

je vis, je meurs

Je t’ai vue, je t’ai désirée. Tout la soirée je t’ai regardée. Je voulais te parler, j’ai tout préparé.

Pourquoi n’ai-je rien fait ?

Je vis, je meurs, je me brûle et me noie,
J’ai chaud extrême en endurant froidure;
La vie m’est et trop molle et trop dure,
J’ai grands ennuis entremélés de joie.

Tout en un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure,
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être en haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

Louise Labé, sonnet VII

| 04.03.1999

être touché par une femme inconnue

Souvent il se passe quelque chose dans le train, parce que c’est un endroit clos, dans lequel on se met à l’aise, à côté de parfaits inconnus, c’est une situation de contact et donc potentiellement de rencontre avec l’autre. Mais cela reste en même temps un lieu public, neutre, de transit, rien n’y exprime soi-même que soi-même.
Je montais en début d’après-midi pour un voyage d’une heure. Avant d’entrer dans la voiture, je vis une jeune femme au visage superbement dessiné, doux, sérieux et volontaire. Brune, à la fois sobre et soignée.
En montant, j’hésitais. Je n’ai pas trop réfléchi, je me suis assis en face d’elle, sans que cela ne se justifie par le manque de place. Elle semblait approcher de la trentaine, elle était vêtue de noir, avec des pantalons à fines rayures blanches. Ni fine ni trop charnue, j’aimais sa beauté affirmée et pudique.
Qu’aurais-je bien pu lui dire ? Je craignais comme toujours d’être importun, c’est un obstacle que j’ai de la peine à supporter. Comme souvent, partagé entre l’inquiétude d’être découvert et le désir de goûter à ce charme, je la regardais à la dérobée. Son visage si franc et délicat regardait le paysage défiler. Je n’ai pas pris sur moi de lui adresser la parole. J’ai simplement commencé à me sentir bien près d’elle, avec cette distance, comme dans un monde de perfection, où la beauté, tangible, imprimait l’âme. J’ai commencé à me sentir évoluer dans un monde de douceur. Je pensais bien que je n’arriverai pas à lui parler et que je n’entendrais peut-être jamais le son de sa voix. Mais si nous avions parlé, j’aurais été me semble-t-il dans le même état d’esprit : goûtant à une sereine joie de vivre, à tout un univers fin et gracieux.
J’aurais espéré qu’elle reste, que sa présence accompagne mon voyage, mais elle est descendue après un quart d’heure. Je l’ai regardée mettre sa veste, se lever et partir, et j’étais content de ce moment.
Je repense encore à elle.

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Tous les textes originaux : © Rudi Bruchez aux dates de publication