Everyday Life Project

| 24.01.2000

i saw this girl

Chacun de tes ongles peints de mauve, tes doigts longs et ta main anguleuse que je regarde de près. Lorsqu’elle est à moins d’un mètre de moi elle m’obsède, c’est inévitable.
Il n’y a pas de différence entre la marée intérieure et le balancement du regard. Même si je ne vois pas tes yeux derrière ton visage tourné, je sens ce qu’ils regardent. Souvent ce regard indirect est plus attirant que le vrai face à face. Ta présence est charnelle, et tout devient trajectoire dans cette promiscuité. Ne t’échappe pas de cette distance, elle n’a pour toi et moi que des avantages.

| 21.01.2000

le troisième millénaire

La douceur froide de son regard, son doigt à l’ongle peint de mauve que je sens glisser sur mon corps et qui laisse une longue trace de désir, le silence de son corps, l’abandon des temps. Je suis naufragé sur son corps. Elle n’est qu’hésitation puis qu’abîme, elle est main et découverte, elle est sûre d’elle-même, elle se laisse enfin parler. Je me souviens de mon enfance, lorsque jamais je n’avais goûté le sexe d’une femme. Lorsque mon imagination était mon harem. Qu’est-ce qui a changé maintenant ?
Son doigt est lourd et épais, son ongle a la couleur minérale des fonds marins. Elle empoigne ma peau, cette main m’aspire, me suce le tréfonds. Tout de moi lui appartient. J’avais perdu l’habitude.
Je la sais, je connais ses efforts, ses rigidités, son incompréhensible émotivité, sa naïveté sérieuse, ses gestes réfléchis comme après une convalesence. Je la serre contre moi comme pour lui donner la vie, la libération d’un oubli simple, presque végétal. Ses yeux prennent la fascination hypnotique de la pierre.
Je sais comme tout explose dans l’amour, comme la lâcheté est vive, comme les décisions sont légères. Je sais comme le sommeil est troublé, les rêves de ces premières nuits sont des limbes étranges dont les ombres savent dissimuler leur visage, comme la chaleur de son corps épousant totalement le mien est ma fièvre, mon délire.
C’est cela l’abîme, ici. Rien ne se révolte d’être vide, personne ne sait qui a repeint le mur. La lumière qui nous frôle, de l’autre côté de la pièce, est blafarde. Je ne veux plus qu’une chose : la garder contre moi, quoi qu’il y ait dans son regard.

| 08.01.2000

un regard sur toutes choses

Il m’arrive quelquefois de considérer les vies - concept entre la biologie et l’esprit - comme des astres, ou des spectres. C’est sans doute la résultante d’une longue histoire de l’imaginaire de l’humanité. Comme des flammèches sans cesse en mouvement, perdues dans une sorte de néant indéterminé, un purgatoire infini. Solitaires, elles ont leur trajectoire. Je perçois que tout leur sens est dans la rencontre.

Elle avait les yeux de son sourire, l’élégance de sa simplicité. J’étais au travail. Oh, pas le travail ordinaire de la solitude feutrée, devant la discrète boîte ventilée aux entrées/sorties mollassonnes, un travail sans labeur: j’enchaînais les disques dans un nouveau et chaleureux café d’une petite ville de chez nous. Il en est comme toujours, le plaisir se mélant à l’action, le dynamisme se découvre, et l’être en ce moment n’est en rien comparable à celui qui, silencieux et statufié, assis sur une banquette de train ou de bus, est comme extrait de l’humanité, seul à l’univers, et du regard n’est que viol microscopique, une sorte de substance de la peur de vivre. Jamais rien de ce qui se dit dans la solitude et le concept ne fera de nous des gens meilleurs.
Soudainement elle fut au bar. Cheveux noir, nez fin, vivacité simple, presque naïve, joyeuse. Vous ne vous sentez jamais fatigués de douter ? d’être raisonnable ? N’êtes-vous jamais fatigués de ne pas ressentir ? de mettre chaque vision en question, de croire en la complexité des choses ? N’avez-vous jamais ressenti le bonheur du sursaut ? Qu’étouffez-vous quotidiennement ?
Je sentais mon coeur dans ma poitrine, un air nouveau dans mes poumons. De long en long on retrouve de vif sentiment de la vie. Mes pensées étaient à elle, à tout ce qu’elle m’apportait de douceur d’être là, de sentir que la fadeur n’est pas universelle et que parfois nous sommes capables d’être emportés, d’être de soi tout entier vers quelqu’un. Est-ce encore de la vie quotidienne ?

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Tous les textes originaux : © Rudi Bruchez aux dates de publication