Everyday Life Project

| 02.08.2000

La minute de la boîte aux lettres

Nos vies changent, certes, et le sens du changement est souvent à rebours. C’est toujours l’effet de rencontres. Celui qui se pensait intouchable lorsqu’il avait 16 ans gagne au fil des années l’impression de n’être rien d’intéressant. Celui qui ne croyait en rien découvre à l’usage de l’autre et de l’ailleurs pourquoi il est un.

Une chose ne m’a jamais quitté, en tout cas jamais vraiment. C’est cette façon de vivre en orbite. Parfois, durant de longues périodes je la pense dissoute, et à l’occasion d’une nouvelle percée du coeur, elle revit sans altération.
Une de mes façons traditionnelles de vivre en orbite, je l’ai appelée aujourd’hui la minute de la boîte aux lettres. C’est en quelque sorte une minute chronique, une minute grossisante, qui métastase. C’est le moment dont tout dépend, celui où je m’approche de chez moi, prenant déjà la clé dans ma main, pour ouvrir la boîte aux lettres.
Je sais d’expérience que c’est au moment où le coeur est le plus détaché que la lettre s’y trouve, je sais aussi d’expérience que de longs jours, des semaines peuvent me séparer de ce moment, mais le temps n’est pas toujours un facteur de diminution de l’intensité. Je sais que dans les périodes de maelstrom cette minute déborde pour emplir le matin, le soir, la nuit, et pour asservir le corps. Je sais que parfois la lettre n’arrive jamais.

Rien n’a changé. Que ce soit le bruit de la petite clé dans la serrure risible de la boîte aux lettres, ou le grésillement de la porteuse du modem, cette minute est la même. L’asservissement de l’esprit humain se fait de plus en plus polymorphe aujourd’hui, car les minutes se diversifient : minute du fax, minute de l’email.

J’attends ton mot depuis si longtemps maintenant…

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Tous les textes originaux : © Rudi Bruchez aux dates de publication