Everyday Life Project

| 28.01.2002

The Rising of the Moon - John Ford

Synopsis : film de trois sketches, sur l’Irlande, les irlandais, l’histoire irlandaise.

Pour être tout à fait franc, je suis un admirateur absolu de Ford. Exprimons-le différemment : je suis un amoureux de Ford. Voilà encore une fois un film fordien, qui concentre les différentes facettes de sa patte. Comme j’ai pris le film en route, je n’ai donc vu que les deux derniers sketchs : A Minute’s Wait, et The Rising of the Moon. Le premier montre le Ford libre et facétieux, exprimant comme dans une de ses interviews son caractère provocateur, son chauvinisme hilare, et ses recettes pour faire une comédie : montrer avec une liberté subtile ce qu’il a toujours montré : une robustesse de coeur faite de trempage de caractère, de trempage tout court dans des substances distillées, de vantardises bourrues, de bagarres jubilatoires et de grands coeurs virils épris d’une liberté gagnée au quotidien.
C’est une sorte de sketch en boucle où la minute d’arrêt d’un train en gare obéit au rythmes et aux horaires irlandais, c’est à dire à quelque chose qui laisse le couple d’infortunés anglais perdu quelque part dans un jardin négligé de fond de gare, en attente d’un improbable thé de Chine dont leur soif ne se verra pas étanchée de sitôt.

Le troisième sketch, The Rising of The Moon, est plus politique : un irlandais adulé de son peuple s’évade de la prison un instant avant d’être exécuté par les anglais, et disparaît aidé par chaque irlandais qui se respecte. Ford, évidemment, reste entier dans son propos. Chaleur encore, indéfectible noblesse des petites gens. Ford a toujours montré une identité forte, portée par le coeur, qui n’a rien à faire avec le rejet ou le racisme. Chez Ford, les hommes s’entendent, se serrent la main, ont une chanson irlandaise à partager, et ne se massacrent jamais de bon coeur. Ici, il porte son propos un ton plus sérieux, et, pour placer un bémol, le fait en une suite un peu chargée de plans obliques. Une affaire de goût, sans doute.

Ce qu’il y a à dire sur ce film est ce qu’il y a à dire sur Ford : qu’il est, dans chacun de ses films, profondément sincère. C’est un des cinéastes qui a le mieux réussi à faire passer une tendresse universelle dans les choses les plus simples. Un des grands traits du génie de Ford est cette capacité de toucher à l’essence et à la grandeur de l’humanité, pratiquement sans effort. Un génie universel.

| 24.01.2002

the Boob The Boob - William Wyler

Synopsis : Il est amoureux d’une femme qui lui préfère un homme de la ville, parce que lui est un péquenau

Une comédie muette qui garde les traits du slapstick. On est dans une loufoquerie policière avec un petit cran au-dessus. Wyler montre ses talents pour la quête et une certaine ampleur, finalement. Joan Crawford, probablement dans un de ses premiers rôles, fait preuve d’une incontestable présence, elle apporte de la classe et de la prestance dans ce monde de paysan et de faux dandys.
De temps en temps, comme assez souvent finalement dans les recherches formelles du cinéma de cette période, quelques plans époustouflants fusent. Non pas époustouflants par une débauche ou une grandeur d’effets (bien que la scène du combat en voiture soit typique des audaces acrobatiques de la comédie américaine des années 20), mais par leur effet purement cinématographique, ainsi le plan ou la caméra, posée en extension d’une balançoire, suit de près le va et vient des deux amoureux.

| 20.01.2002

Mon Oncle - Jacques Tati

Synopsis : Quelques chiens, le vieux quartier, les nouveaux lotissements, Monsieur Hulot, des sosies de Monsieur Hulot, Son neveu, sa soeur, son beau-frère, le bistrot du quartier et l’usine de tuyaux en plastique.

Je me souviens avoir lu dernièrement une courte interview de… zut, était-ce Cathrine Breillat ? Oui, je crois bien. Bref, il me semble que c’était elle. Elle disait qu’elle n’aimait presque personne dans le cinéma français, exception faite de Jean Renoir et de Eustache, parce qu’eux ne faisaient pas de films comme on gère sa petite affaire commerciale.
Depuis que j’ai lu cette interview et que j’ai achoppé sur cette phrase, je ne peux m’empêcher de me dire intérieurement : Catherine (si c’est elle, donc), Catherine : ajoute Tati, bon sang !
Vous savez, n’est-ce pas, comment cet authentique grand homme (et grand homme), s’est ruiné en beauté sur Playtime ? Comment ces merveilleux cadeaux que sont notablement, comme une formidable apogée, Mon Oncle et Playtime, lui sont finalement restés en travers de la gorge alors qu’ils sont pour nous comme un inextinguible émerveillement.
Avez-vous lu, une fois dans votre vie, ces manuels de scénario américains, qui vous expliquent les ressorts dramatiques d’une histoire ? Vous savez, les USA sont grands producteurs de manuels narratifs et d’ateliers d’écriture. Comment arriveraient-ils à justifier l’existence de gens comme Tati, ou Ozu ?
Mon Oncle est comme un livre ouvert d’art narratif, cinématographique, comique, relationnel, théâtral, pantomimique. La caméra est cet instrument non intrusif qui nous laisse voir les choses telles qu’elles ont toujours été : comiques, libres, revèches à toute forme d’artifice.
Mon Oncle est bourré de lieux de passage, de transition, bourré de rituels, de gènes, de précautions, d’habitudes, et tout cela ne dessine rien d’autre qu’un quotidien passionnant dont les changements sont ténus tout en étant profonds.
Mon Oncle n’a besoin de rien d’autre pour être un grand film, rien d’autre que des trouvailles subtiles, touchantes, qu’une grande rigueur dans l’expression, et un sens du cinéma, dans son essence même, qu’on voit très peu souvent.

| 19.01.2002

War photographer - Christian Frei

Synopsis : Christian Frei à suivi pendant quelques années James Nachtwey, le plus grand photographe de guerre. Une personnalité solitaire et secrète, qui photographie impassiblement les horreurs, les charniers, la misère.

Nachtwey est toujours celui qui est le plus près, il est dans l’action. Cet homme au visage toujours tranquillement inexpressif, au verbe laconique, a vu des milliers de cadavres, au Rwanda, au Kosovo…, des milliers de travailleurs miséreux détruire leur santé dans des jets de fumée. Il a suivi les exhumations de charniers en ex-yougoslavie, fait un reportage sur les indonésiens vivant entre les rails de chemin de fer (dont il a tiré un reportage sur un homme qui s’est fait coupé le bras et la jambe gauche, quelques années auparavant, en dormant trop près des rails, et qui élève ses trois ou quatre enfants avec sa femme, toujours à deux pas des rails, mendiant sur la route avec une béquille de fortune).
Depuis vingt-cing ans, Nachtwey parcours le monde, maîtrisant parfaitement un dégoût qu’il juge contre-productif. Christian Frei nous montre magnifiquement la vie de ces photos, l’endroit même où elles on été prises jusqu’à leur parution dans des magazines comme Stern, et une exposition commémorative du travail de Nachtwey à New-York.

Ici pous pourrez voir les photos prises par Nachtwey à Manhattan après l’effondrement des tours du WTC.

fiche technique
Original Version English/German (German and French subtitles), colour, 35mm, 97 min., November 2001
Directed by Christian Frei
Written by Christian Frei
Cinematography Peter Indergand
Editing Christian Frei, Barbara Müller
www.filmstransit.com

Vu le samedi matin, à 10:00, aux Journées du Film de Soleure. La salle était à demi pleine, et le réalisateur, présent, s’est plaint de la mauvaise programmation du film. Il argumentait que ce travail représentait un gros effort de la part des personnes y ayant participé, et que l’équipe de Soleure aurait pu faire un effort pour le programmer dans une salle et un horaire plus favorables.

Synopsis
Au tessin, un groupe de gens internés dans des cliniques psychiatriques, décident de créer une chaîne de télévision pirate, appelée TV Catharsis, afin de s’exprimer et d’exprimer les difficultés de la maladie psychique. En groupe, ils écrivent, interprètent et réalisent des émissions, saynètes, fables, parfois symboliques, parfois fantaisistes, parfois acerbes et désabusées.

Commentaire
Un voyage entre fantaisie et lucidité. L’histoire d’ouverture du film, la fable de l’homme qui voulait vivre sa vie sans attendre, et qui meurt sans avoir joui de rien, se reflète à la fin lorsque les membres de TV Catharsis se voient recevoir un Léopard spécial au festival de Locarno… vision du futur généré par le bouton à remonter le temps.
Les échappées comiques par les membres de TV Catharsis des trois policiers qui les traquent, l’homme qui suit le parcours à rebonds du patient souffrant de troubles mentaux : médecin, psychologue, psychiatre, conseiller professionnel, parents, entretiens d’embauche… et qui chaque fois, tristement, “se sent déjà mieux” (Sto già meglio : je me sens déjà mieux) grâce aux conseils avisés de toute la gent d’encadrement… Chaque histoire est à la fois simple et touchante.

Ils ne parlent pas de Cinéma avec un grand C ici : ils racontent des histoires avec tout le talent de la simplicité et de la passion. Ils ne veulent pas faire un film parce qu’il faut faire un film. Ils ont simplement quelque chose à dire, et veulent le dire bien. C’est un fait qu’ils y réussissent.
Tout le film est touchant, drôle et rafraîchissant. C’est hors des professionnels de la profession. Les gens de TV Catharsis ne veulent montrer à personne ce qu’ils savent faire, ils ne sont pas effrayés d’être banals ou naïfs, et de ce fait même, ils y échappent. Ils racontent, laissent aller leur imagination. La connaissance n’est pas un poids, mais des outils pour la création.

fiche technique
Original Version Italian (French subtitles), colour, video, 87 min., January 2002
Directed by Danilo Catti
Written by Danilo Catti
Cinematography Riccardo Brunner, Danilo Catti, Alberto Moccia
Editing Emanuela Andreoli
Sound Claudio Crotta, Riccardo Pasquali, Franco Rivabella

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Tous les textes originaux : © Rudi Bruchez aux dates de publication