Rébellion en pantoufles
Dans le documentaire de Richard Dindo, “L’exécution du traître à la patrie Ernst S”, on comprend que durant les années 1940, le suisse moyen classait comme associal un homme qui refusait de travailler à l’usine comme tout le monde. Associal et rebelle. Ces concepts évoquent chaque fois pour moi le tableau flou d’un homme isolé, qui lutte et vit selon une impulsion ou une morale personnelle, et qui s’en trouve isolé, observé de loin par une masse de gens qui s’échange à voix basse des commentaires scandalisés, la Mauvaise Réputation, en somme.
Cette vision a un côté noble, elle peut parfois donner un sens à la vie d’un homme, établir une identité, et il n’est pas idiot de tirer fierté de cette marginalisation.
Malheureusement la situation est plus compliquée, car les frontières de la marginalité sont sans cesse mouvantes. Le bien pensant se déplace, et peut-être se déplace-t-il dans le même mouvement général : vers la simplification. D’un côté, les problèmes ethniques, religieux, de grande moralité, choquent peut-être moins. Qu’un curé couche avec une paroissienne, cela fait sans doute encore jaser, mais l’indignation est superficielle, elle est convenue. Et c’est important: il faut bien faire la différence entre un scandale de convention, où l’on chuchote un peu gêné, et un choc qui bouscule le monde établi, qui laisse l’homme bouche bée, désemparé, furieux - secrètement ou ouvertement; où l’on perçoit très nettement que des connexions neuronales doivent se réorganiser en grande urgence pour que l’idée même de l’existence de ce qui vient d’être découvert soit acceptée.
Ainsi, ce qui choquait il y a encore peu de temps, laisse maintenant à peu près indifférent. Comment faire alors si on se drogue à la différence ? Faut-il changer tout le temps ? Chaque fois trouver de nouvelles pistes ? Fort heureusement non, pour deux raisons: ce qui paraissait naturel auparavant peut devenir choquant, et le choquant se retrouve dans des choses de plus en plus banales. Pas besoin de coucher avec sa grand-mère ou de faire ménage à trois pour être regardé comme un animal de foire. Il suffit par exemple de ne pas avoir de carte de fidélisation des supermarchés. Facile, non ? Anodin. Et pourtant, observer comme vous paraissez extra-terrestre à une caisse lorsqu’on vous demande si vous avez la carte supernimbus, observez la réaction du vendeur. Pourtant il devrait en voir passer souvent des gens qui n’ont pas de carte. Peut-être est-ce le ton définitif de la réponse qui lui paraît si incompréhensible ? Toujours est-il qu’un raisonnement différent leur paraît impossible, anti naturel. Est-ce que vivre en marge veut encore dire quelque chose lorsqu’on peut le faire aussi simplement ? A-t-on perdu tout idéal au point que ne pas être intéressé par faire des économies de quelque façon que ce soit devienne un signe d’étrangeté ?