Everyday Life Project

| 29.02.2004

Rébellion en pantoufles

Dans le documentaire de Richard Dindo, “L’exécution du traître à la patrie Ernst S”, on comprend que durant les années 1940, le suisse moyen classait comme associal un homme qui refusait de travailler à l’usine comme tout le monde. Associal et rebelle. Ces concepts évoquent chaque fois pour moi le tableau flou d’un homme isolé, qui lutte et vit selon une impulsion ou une morale personnelle, et qui s’en trouve isolé, observé de loin par une masse de gens qui s’échange à voix basse des commentaires scandalisés, la Mauvaise Réputation, en somme.
Cette vision a un côté noble, elle peut parfois donner un sens à la vie d’un homme, établir une identité, et il n’est pas idiot de tirer fierté de cette marginalisation.
Malheureusement la situation est plus compliquée, car les frontières de la marginalité sont sans cesse mouvantes. Le bien pensant se déplace, et peut-être se déplace-t-il dans le même mouvement général : vers la simplification. D’un côté, les problèmes ethniques, religieux, de grande moralité, choquent peut-être moins. Qu’un curé couche avec une paroissienne, cela fait sans doute encore jaser, mais l’indignation est superficielle, elle est convenue. Et c’est important: il faut bien faire la différence entre un scandale de convention, où l’on chuchote un peu gêné, et un choc qui bouscule le monde établi, qui laisse l’homme bouche bée, désemparé, furieux - secrètement ou ouvertement; où l’on perçoit très nettement que des connexions neuronales doivent se réorganiser en grande urgence pour que l’idée même de l’existence de ce qui vient d’être découvert soit acceptée.
Ainsi, ce qui choquait il y a encore peu de temps, laisse maintenant à peu près indifférent. Comment faire alors si on se drogue à la différence ? Faut-il changer tout le temps ? Chaque fois trouver de nouvelles pistes ? Fort heureusement non, pour deux raisons: ce qui paraissait naturel auparavant peut devenir choquant, et le choquant se retrouve dans des choses de plus en plus banales. Pas besoin de coucher avec sa grand-mère ou de faire ménage à trois pour être regardé comme un animal de foire. Il suffit par exemple de ne pas avoir de carte de fidélisation des supermarchés. Facile, non ? Anodin. Et pourtant, observer comme vous paraissez extra-terrestre à une caisse lorsqu’on vous demande si vous avez la carte supernimbus, observez la réaction du vendeur. Pourtant il devrait en voir passer souvent des gens qui n’ont pas de carte. Peut-être est-ce le ton définitif de la réponse qui lui paraît si incompréhensible ? Toujours est-il qu’un raisonnement différent leur paraît impossible, anti naturel. Est-ce que vivre en marge veut encore dire quelque chose lorsqu’on peut le faire aussi simplement ? A-t-on perdu tout idéal au point que ne pas être intéressé par faire des économies de quelque façon que ce soit devienne un signe d’étrangeté ?

| 20.02.2004

Sento l’anima partir

Je n’avais jamais senti ce cycle-là, C’est un système qui se renforce jour après jour, quelque chose que je ne veux pas mais qui se présente chaque fois plus inéluctable. Chaque espoir nouveau est sapé, rapidement, par un bout de réalité. C’est un jeu de massacre joué par un notable sadique mais dont la motivation finale est sans doute d’éveiller, de dissiper les brumes.
Je suis assis en face d’un homme qui lit un livre dont le titre est “gagner en efficacité”. Pourquoi ne nommerai-je pas cette chronique “perdre en beauté”? Ca ne m’étonne pas qu’il se soit assis en face de moi, je tape ces mots humains sur un petit ordinateur portable qui normalement fait fuir les gens. Cela fait-il fuir les gens ? L’usage de l’ordinateur dans le train crée à mon sens une distance. Peut-être suis-je le seul à la fantasmer à partir de mes propres sentiments, peut-être est-ce vraiment quelque chose de perçu par d’autres. Il me semble simplement qu’il faut que ce soit un lecteur de ce genre de propos qui s’assoie en face de moi.
Inéluctable est probablement tiré de eluctari : sortir avec effort, surmonter en luttant, lutter pour se dégager. Mon sentiment est un peu inverse. Je n’ai pas envie de me dégager, mais le dégagement devient plus inévitable chaque jour. C’est l’acceptation de choses que je n’ai pas envie de connaître. Mais tout ce qui pourrait me permettre d’y échapper, tout cela s’atténue comme un rêve à quelques secondes du réveil, lorsqu’il perd par morceaux de sa réalité.
Je suis l’inverse de cet homme qui lit ce livre, qui écarte les jambes avec une présence acquise, une sécurité portée par un terreur dont on perçoit les trajectoires. Des petites excitations localisées, des mouvements de jambes vifs, une sorte de rigidité sans espoir dont il a perdu le sens. Il s’est endormi dans un mirage.

Ce que je perds, je le perds de mon corps. L’évitement ne m’est pas offert. Le chemin me mène à un endroit que j’entrevois, et il y a quelque chose comme cet instrument de torture dans Orange Mécanique qui force mes yeux à rester ouverts. Ce chemin, je suis condamné à le voir, et je sens chaque pas.

Comment peut-on faire pour lire négligemment un livre intitulé “gagner en efficacité” ? Comment peut-on raisonnablement tenter de marier deux concepts aussi antinomiques (négligemment et efficacité) ? Le but est de projeter l’homme dans un paradoxe. Certains y plongent comme victimes consentantes. D’autres regardent un jour autour d’eux et se retrouvent captifs. Et leur courbe est la même. C’est à ces moments-là que chaque parcelle de chair est une émotion, que la vie se révèle dans un jeu de regards, que tout devient important.

| 17.02.2004

La beauté est dans la tendresse plus que dans la splendeur

Ma culture en histoire de l’art est assez limitée, du peu que j’en ressens, il me semble que les périodes artistiques ont oscillé entre une tendance à la grandeur, à l’impressionnant, et une discrétion, une intimité. Une sorte de dialectique extroversion contre intimisme. Je pensais à Eric Rohmer hier et cette pensée me venait que les artistes se rangent pour moi dans un spectre qui va de l’ami jusqu’au mentor, ou jusqu’au patron.
Mon histoire avec le cinéma d’Eric Rohmer est un peu comme mes rencontres avec certains amis: au début, ils ne me disent rien, ne me plaisent guère, et je ne vois pas vraiment ce que j’ai à faire avec eux. Je leur trouve des imperfections, des attitudes déplaisantes et je n’ai pas très envie de parler avec eux. Puis, le temps passant, au hasard de rencontres et d’évènements, j’apprends à les connaître, ils commencent à me toucher et une agréable familiarité s’installe. Cette amitié est précieuse et vraie. C’est une relation ordinaire, avec des gens ordinaires, et cette absence d’orgueil et de fascination rend la relation beaucoup plus précieuse.
Sans doute mes goûts me portent plus vers l’intimité et l’émotion simple que vers la grande dramatisation. J’aime les journaux, les carnets, les ressources du quotidien (toujours un everyday file project). Les cinéastes pour lesquels mon amour est le plus débordant sont des intimistes, des amis. Les histoires qu’ils racontent sont à la dimension de l’homme qui passe. Celui qu’on n’a pas forcément envie de connaître à la première rencontre, mais qui transforme finalement notre vie pour de bon. C’est Rohmer, c’est John Ford toujours, Ozu encore. La solidité plus que la fuite en avant.

| 16.02.2004

Idios kosmos

La différence entre ce qui est vrai et ce qui est une illusion, disait Philip K. Dick, n’est pas une différence qualitative de perception, mais une différence quantitative. Ce qu’on n’appelle la réalité n’est pas plus vrai que l’illusion, elle est perçue la plupart du temps avec les sens à notre disposition. Je ne sais pas si beaucoup de gens sont comme moi, mais je me demande très souvent ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. L’ambiguïté est un état dans lequel peu de monde aime rester longtemps. Ce qui fait que souvent, simplement pour éviter de rester dans l’inconfort d’une situation de ce type, on choisit arbitrairement une solution rapide, que ce soit quelque chose qu’on va appeler la vérité, ou l’illusion.
Le réel est quelque chose de plus en creux. La résignation, la mélancolie, la perte, la tristesse font partie du réel. Ils viennent simplement parfois en réaction à un recataloguage d’espoirs fatigué en illusions. Naturellement, si on évalue que ce qu’on avait attendu est finalement une illusion, la tristesse devient un retour à la réalité.
Ce qu’on attend ne vient pas, il ne vient pas tel quel, c’est toujours quelque chose de différent, de déroutant. La porte ne s’ouvre presque jamais devant la personne qu’on voulait vraiment voir, et on ne nous dit presque jamais ce qu’on voulait entendre. C’est comme être un des frères Dupont et marcher dans le désert, assoiffé, et chaque fois croire au mirage. On sait que c’est un mirage, on le sait très bien, on n’est pas si naïf, et pourtant on court, parce que le mirage a toutes les caractéristiques de l’oasis, il est parfaitement représenté, à s’y méprendre. Et on sait que les oasis existent, on nous en a parlé, on a lu des articles sur les oasis, on a même parfois vu des photos. Dans les histoires racontées par les autres, les oasis existent toujours.

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