Everyday Life Project

| 09.03.2004

Jacqueline

En rentrant chez moi ce soir, je vois sur le bloc de boîtes au lettres une enveloppe déposée par le facteur, qui n’a trouvé le nom du destinataire sur aucune étiquette. Ce nom, sur l’adresse, a fait revivre en moi une grappe de souvenirs qui s’étaient effacés. La vie est faite de plages, un disque qui passe de chanson à chanson. L’une remplace l’autre. Quelques minutes auparavant, la mélodie était toute différente, on en a encore un vague souvenir mais la nouvelle musique la remplace et bientôt elle a disparu de notre mémoire. Ces morceaux qui ne durent que quelques minutes.
Ainsi, à l’emplacement de l’adresse du destinataire était inscrit le nom de Jacqueline. Elle était sortie de ma mémoire. Elle habitait au-dessus de chez moi, je la voyais passer, rarement, dans la cage d’escaliers. Parfois, en respirant un reste de son parfum, je savais qu’elle avait passé quelques minutes auparavant.
Car elle se parfumait avec insistance. C’était une fille d’une beauté entêtante, douce et féminine comme une porcelaine fine. Propre, soignée, coiffée, ouatée, délicate et vivante. Touchante, en un mot. Elle éveillait mon désir et ma tendresse. Je l’avais trouvée un jour sur le rez, prête à monter je ne sais plus quel meuble. Je l’avais porté. Elle m’avait amené, le lendemain, une bouteille de vin blanc pour me remercier. Quelque temps plus tard, j’avais parlé un peu avec elle, elle était venu prendre un verre avec sa soeur dans une soirée où je travaillais.
Après quelque temps, timidement, non sans avoir hésité plusieurs jours, j’avais déposé dans sa boîte aux lettres un petit mot, une invitation, quelque chose de ce genre. Des semaines plus tard, en me croisant dans les escaliers, elle m’avait simplement dit quelque chose comme une phrase non terminée dont la signification ressemblait à “tu comprends…”
Bien sûr que je comprenais, rien n’était plus facile à comprendre. Elle devait en avoir l’habitude, de toute manière. Je sentais toujours son parfum dans les escaliers. Un jour, il y a peut-être quatre ans, elle a déménagé. Je l’avais vue une fois ou deux juste avant avec un homme grand, beau, de ceux qu’on engage dans les boutiques où l’on vous vend des costumes avec gilet. Depuis lors, beaucoup de gens sont allés et venus dans cet immeuble.
Toute cette masse de souvenirs disparus…

| 06.03.2004

Lourdes Traces

Cette façon de passer les doigts écartés et le plat de la main sur le papier, pour en apprécier la texture, pour se rattacher au monde sensible, et retrouver la sensualité de la pensée. Nous transportons avec nous, quotidiennement, des kilos de papier, des quantités de pages blanches où un fin rayon de lumière a déposé de la poudre. Nous lisons, relisons, manipulons, annotons, commentons ces bribes de pensées, ces bouches ouvertes, ces gesticulations d’esprit qui se catapultent absurdement. Le sens ne s’échappe que rarement, très furtivement. Il ne goutte que très peu, à des endroits imprévus où la toiture est défaillante. Tout a été fossilisé dans la forme, dans les couleurs, dans la manufacture et les procédés.

Le monde des lignes est phobique de la découverte gratuite, fugace, celle qui n’aura pas d’avenir. Sans utilisation, elle se perdra immédiatement dans l’oubli. En même temps, ce qui a servi doit être jeté, ce qui est resté trop longtemps doit passer. Loi de l’obsolescence. C’est la consolation de l’usage, de l’utilité et du changement. Rien ne doit se perdre, mais dès que c’est utilisé, c’est bon à jeter.
Le durable est désirable, mais on doit en changer. C’est ce qu’on appelle l’amélioration.

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Tous les textes originaux : © Rudi Bruchez aux dates de publication