Interregnum
10 mars 2004
Je sens des ombres qui m’entourent.
Les chemins gris portent les souvenirs de petits drames, et dans la pénombre, des lueurs lointaines trahissent la présence de petits îlots de vie. Il pleut, il neige, il fait froid et nuit. On parlait il y a une heure de solitude et d’indépendance, d’une isolation de plus en plus courante, emmitouflée de technologie. Les vibrations constantes du train, les bruissements étouffés de pages qui tournent, de vestes qui se froissent, des toussotements. Le train est vraiment la métaphore de l’existence: des bruits étouffés, un dehors froid et triste, des vibrations, des soubresauts, l’attente immobile, d’un ailleurs, d’une destination que chacun voit venir calmement, en fixant son regard au dehors ou en dormant, et comptant les minutes et en récitant l’ordre des gares.
Les pieds de temps en temps bougent, on se rapproche de son gros sac. L’esprit est comme flou, occupé à tout et à rien. Il n’y a pas d’état d’âme, ni réelle tristesse, ni grande joie ni vraie mélancolie. Parfois un léger malaise, un creux à l’estomac, une nausée ou une sensation de faim. Des arrêts, des gens qui passent, qui montent, descendent, rangent, déballent, s’habillent, se réchauffent. Des petites boules d’idées qui se forment, se concentrent, éclatent. Des hésitations, des recherches, des erreurs. Des gens qui s’embrassent, se retrouvent, se séparent. Des silhouettes solitaires qui s’éloignent sur le bout d’un quai, modelés dans de longs manteaux, sans chair. Et un brouillard léger qui se forme.
11 mars 2004
C’est un monde en creux. Comme un champ de bataille quelques jours après la fin du conflit. Des flaques, des débris recouverts de boue, dont on ne reconnaît presque plus les formes, du sang séché, des rats qui courent parmi les objets et s’arrêtent pour renifler. Un silence presque total.
On porte son regard au loin mais il n’y a rien en particulier qu’on puisse distinguer, tout est indistinct. Ce qui a été créé par l’homme s’est mélangé à la nature et la géométrie a disparu. On ne peut plus rien reconnaître, le regard n’accroche plus et il n’y a plus rien qui puisse être décrit, formulé ou raconté.
C’est un retour à des éléments simples, bruts, à cette sorte de disposition hasardeuse et dure de la nature. Un espace sans refuge.
Il y a sur le champ de bataille, la face tournée contre terre, un corps d’homme étendu, et dont les membres fracturés confèrent la forme iréelle d’un pantin. On le regarde sans comprendre. Avant le travail de l’intelligence il y a cette surprise de l’impossible, angoissante.
Le voyage d’Orphée. 12 mars 2004
L’enfer est une suite de cases tracées à la craie sur le sol, comme un jeu de marelle. Le secret de l’enfer est de bien ressentir chaque pas, de prêter une réelle attention au contact du pied sur le sol, de s’y arrêter, de bien s’emplir de ce qui se passe, d’être parfaitement ouvert à chaque sensation. C’est de cet enfer que le monde est né. Chaque pas est une intention pleine et entière, une complétude, une inspiration diaphragmatique, un passage qui se nourrit de l’avant et de l’après, et qui signifie, qui ressent.
Dans le voyage d’Orphée, il y a l’illusion fondamentale de la recherche, d’un chemin qui en lui-même est un chemin d’horreur mais dont le but - le but seul - est désirable. Toute la souffrance se justifie dans l’avenir.
Dans ce genre de démarche, il y a des règles. Ce qui est difficile doit de soumettre à une discipline pour être simplement supportable. Quand on échappe aux règles, la mort et la vie se téléscopent. Regarder en arrière c’est oublier les règles. On abandonne tout à la peur.
Il y a trop de bruit ici, trop de mouvement. Il n’y a aucun rythme, que des errances, des raclements, des collisions. J’ai l’impression qu’un enfant va faire dans sa culotte dans quelques minutes, et que l’air va transmettre cette odeur pour une heure encore. J’ai l’impression d’avoir été sur le chemin du retour un jour, de m’être retourné pour une seconde, et d’être toujours dans cette rotation tragique, empli de la lucidité morbide de la perte. L’impression de vivre dans un instant de compréhension très court qui s’éternise en une grimace figée.
Tout ceci est un mélange qu’on appelle la vie, faute de mieux.
Il reste très peu de choses, il ne reste rien de ces mots vides qui habillent l’indistinct d’un brillant véhiculable, comme espoir, vérité ou amour. Il ne reste plus que le choix. Un choix simple, nu et silencieux. Il n’y a plus rien à comprendre, plus rien à désirer, plus rien à faire briller. Seulement un choix simple.
Apoastre. 16 mars 2004
Les choses sont à la fois vraies et fausses, elles sont d’un instant à l’autre changeantes. Le monde est une construction fragile qui ne demande qu’un bouleversement rapide, au bon endroit, pour être totalement vidée de sa matière.
En soi, il y a un homme qui voyage, qui fait son chemin quand on reste immobile, et qui manque souvent de se perdre.
Mais parfois en gravissant une pente, sur un chemin pavé, à la lueur du lampadaire, la vue se libère, tout devient léger, dynamique, simplement vrai. L’accumulation stupide des tensions s’efface et une aisance renouvelée du mouvement réapparaît. Il n’y a pas d’histoire dans l’interrègne parce que l’ego est vidé de tout. C’est un détachement forcé et violent qui n’a rien à voir avec une expérience mystique. C’est un détachement sans ressource. Presque une séparation physique, l’arrachement au monde. On n’appartient plus à rien et on attend de pénétrer dans un autre univers, comme un pilote à l’apogée de sa course, écrasé contre son siège par la force de gravité, s’arrêtant un instant avant de retomber.
Rien n’est encore connu de ce nouvel univers, sauf bien entendu un certain nombre de pièges. Les pièges se ressemblent tant.
Voilà pourquoi ici, le bruit est une douleur, la lumière une brûlure. C’est un endroit naturellement dédié au silence et à l’obscurité, qui seules permettent d’accompagner les douloureuses transformations, le passage des âmes perdues et abandonnées vers une reconstruction dans la chair, la souffrance du réel bouillonnant.
7 avril 2004
Avant que l’herbe ne repousse, le temps paraît interminable, et tout sourire reste vain. Rire, se dépenser, apprécier le moment, restent comme entachés d’un impropreté fondamentale. Mais l’herbe repousse. Il y a un moment où le coeur s’épanche dans un saignement légèrement différent qui le fait se tendre vers l’extérieur plutôt que de se recroqueviller sur lui-même. La vie est basée sur la mort et chacun de ces brins d’herbe s’en nourrit. La joie et la beauté peuvent se dessiner sur une large feuille de papier, en arabesque, trait après trait. Chaque geste est une émotion simple, chaque mouvement un élan du coeur, et tout se révèle progressivement. La tristesse n’est pas faite pour être sèche, comme la nature n’est pas faite pour être vide. Elle est au contraire une beauté quand elle nous prend doucement aux moments où l’herbe pousse, elle nous accompagne comme une caresse, c’est une amante calme. Entre l’instant où il n’y a plus d’avenir et celui où il n’y en a pas encore, il y a un éveil du présent. C’est le vent frais qui souffle et agite l’herbe croissante.
La bataille qui s’est achevée il y a peu nous laisse encore des cicatrices bien visibles, et pour certaines choses nous nous sentons l’ombre de nous-même. Mais couché sur l’herbe, rafraîchi par le vent et notre regard perdu dans le ciel, notre esprit est comme de nouveau une part du monde.