Everyday Life Project

| 04.09.2006

Miami Vice

Je suis allé voir Miami Vice la semaine dernière, quelques jours après avoir écouté les critiques en parler dans Le Masque et la Plume. Les mots utilisés dans l’émission de Jérôme Garçin tournaient autour du vide du film, de l’absence de scénario, de l’inexpressivité des acteurs, A l’exception de Jean-Marc Lalanne, tout le monde considère que Miami Vice est vide, n’a rien à dire et à monter, que Michael Mann a réalisé un film sans aucun intérêt et profondément ennuyeux.

C’est un peu avec ces critiques en tête que je suis allé voir Miami Vice, parce que certains propos entendus ici et là m’indiquaient que j’allais potentiellement voir un film. Je n’ai à ce jour vu ni Heat ni Collateral.

La mise en relation des propos de la critique du Masque et de ma vision de Miami Vice m’inspire quelques réflexions.

On ne peut pas prétendre que l’intérêt d’un film tient à l’originalité du scénario, à l’expressivité des acteurs ou à la lisibilité des sentiments. Cela équivaut à jeter Hitchcock, Raoul Walsh, Howard Hawks…, aussi bien qu’à considérer que High Noon n’a aucun intérêt et que Gary Cooper aurait mieux fait de continuer à jouer dans des films publicitaires. Assez de comparaisons, je ne veux pas faire croire que j’assimile Colin Farell à Gary Cooper. Toujours est-il que ce qui fait le cinéma, c’est le rythme, le dispositif, le flux. Ce qui fait le cinéma est dans la substance même du film, dans le regard, dans la trame des sens, c’est un parti pris et une cohérence. La relation entre un film, un réalisateur et le spectateur et le monde n’est pas forcément aussi platement explicite que le mode d’emploi d’une machine à coudre. Parfois cela fait réagir, cela amène une réflexion, ou du doute ou du malaise, parfois cela fascine. Parfois cela change notre rapport à l’image, au temps. C’est un peu comme nettoyer ses lunettes.

On ne peut faire une critique de cinéma comme on fait une critique de théâtre. On ne peut éliminer le grain, la matière, les formes, le temps, les chemins et le trajectoires, tout ce qu’il y a de fondamentalement abstrait dans le cinéma, et qui fait sa force plastique et émotionnelle à la fois, pour ne valider que son apparente concrétude, comme on pourrait dire que le problème avec les Demoiselles d’Avignon de Picasso, c’est que les femmes sont tordues, inexpressives et qu’elles regardent ailleurs.
Ce ne sont pas les acteurs qui sont minéraux, c’est le film tout entier. Je ne vois pas bien ce qu’on peut reprocher à la pierre, qui façonne une solidité impénétrable du monde qui est souvent le support de nos émotions. Dans sa distance, dans sa précision et paradoxalement dans son apparente instabilité, le regard de Michael Mann est révélateur comme le regard d’un réalisateur de documentaire nous émeut : non pas grâce à une accumulation bien sentie de grands moments gorgés de sens, mais en nous mettant en relation intime avec la trame de ce qui se passe, qui a son temps, son rythme, et quelque chose au-delà de la conscience et du réductible, quelque chose qui implique la participation affective de notre sens esthétique.
Apollinaire disait qu’il y a deux sortes d’artistes : le virtuose dont l’art repose sur la nature, et l’artiste cérébral qui crée à l’aide de sa réflexion. Michael Mann semble être à un point où ce qui fait le travail réflexif du cinéma ne l’intéresse pas, où la rouerie du scénario - qu’il a lui-même écrit - lui paraît vaine, où l’intrigue s’efface derrière le désir d’exprimer directement une émotion, un contact brut avec le ressenti à travers le matériau du cinéma.

Dans Miami Vice, les brisures, le tremblement, le grain de la DV, les mouvements de caméra transmettent le rêve d’une longue nuit de demi insomnie où se mélangent la tension, l’étrangeté de notre présence au monde, les absences troublantes de la conscience, la tendresse et l’incertitude.

Pour reprendre des termes de Jean-Marc Lalanne avec lesquels je suis parfaitement d’accord : Miami Vice est un film émouvant, profondément mélancolique, et qui me laisse une impression durable.

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Tous les textes originaux : © Rudi Bruchez aux dates de publication