Depuis longtemps, on se gausse de la naïveté non seulement de la population (c’est drôle mais sans plus), mais des élites pensantes (là c’est bien plus amusant). Cette entrée de Wikipedia liste quelques canulars fameux, dont les plus croustillants sont évidemment ceux qui touchent les institutions et ce qu’on appelle la classe scientifique, bien qu’elle en manque cruellement (de classe).
Pour passer par dessus la nuance, j’assimilerai ici l’escroquerie à un canular. La dépense d’argent est à peu près la seule chose qui les distingue l’un de l’autre, et nous ne saurons nous abaisser à faire entrer dans nos critères de telles considérations matérielles.
J’ai découvert il y a quelques jours le personnage de John Titor, un voyageur du futur qui a éclairé des forums internet en 2000 de sa connaissance du futur proche. En deux mots, Titor est venu de 2036 avec une machine à voyager dans le temps pour récupérer un vieil IBM, et ensuite pour rendre visite à sa famille. Celle-ci doit être fière de voir que son bambin est un voyageur temporel. Un bambin d’ailleurs que ses parent ne savaient pas encore qu’ils allaient faire ? Je n’ai pas tout lu. Donc, si ses parents ne l’ont pas enfanté encore, peut-être cette nouvelle les a-t-elle dissuadé de procréer, et là c’est l’imbroglio. Mais c’est sans importance, nous allons voir ça dans un instant.
L’autenticité de ce témoignage ne peut pas être mis en doute, pour deux raisons : Titor produit des photos, notamment de sa machine temporelle. A noter que le design et la miniaturisation n’auront pas fait de grands progrès en 2036. Je n’ai pas à me plaindre de ça d’ailleurs. Deuxième preuve : ses prédictions, dont certaines se sont vérifiées, et d’autre moins : normalement les Etats-Unis devraient être en guerre civile à l’heure actuelle, et les jeux olympiques devraient être abandonnés (abrogés ?). On aurait apprécié, et le Mondial de football avec.
Ne pensez pas que cela démontre la supercherie, au contraire. Si les jeux olympiques sévissent encore, c’est parce que nous vivons dans un monde parallèle. Qui n’a jamais entendu parler de l’infinité d’univers qui se créent à partir de chaque événement, décision, choix généré dans notre univers ? Donc, le futur de Titor n’est pas exactement notre futur, mais le sien. Argument imparable, qui me rappelle l’opacité à la critique qui caractérise certains psychanalystes. On ne peut critiquer la psychanalyse si on ne l’a jamais pratiquée parce qu’on ignore ce qu’elle est, et on ne peut critiquer la psychanalyse si on en a déjà fait, parce qu’on n’est plus objectif, en situation transférentielle, etc.
John Titor n’est pas particulièrement subtil, et ce n’est pas grave. Dans le domaine du canular la subtilité n’est pas une qualité utile. Il se trouve bien des défenseurs de Titor pour expliquer ces dérives prédictives par tout type de raisonnement alambiqué du tonneau des univers multiples (le multivers). Ils ont simplement envie de croire. Cela répond non pas à une question que l’homme se pose, mais à la réponse qu’il a le plus envie de lui donner. En tout cas, John Titor a un mérite qui me le rend très sympathique : il est amusant.
Dans le même sac, l’affaire ummite est un bon cas. Si vous ne connaissez pas Ummo, c’est une planète à découvrir. Je ne suis pas sûr que j’y passerais mes vacances, mais mon attrait pour la différence me la rend séduisante néanmoins. Les ummites sont donc des entités extra-terrestres qui visitent la terre depuis quelque temps. L’exploration spatiale est leur hobby. C’est noble, et nous allons nous aussi nous y mettre bientôt, grâce à la propulsion hyperspatiale qui fait des progrès en ce moment. Espérons que nous aurons le bon goût de nommer le premier vaisseau interstellaire Enterprise.
Les ummites ont exploré la Terre discrètement au début, et ensuite ont décidé de se manifester à nous. Pour éviter le choc culturel, ils pratiquent par courrier écrit, beaucoup en espagnol, j’ai cru comprendre. Depuis de longues années, diverses personnes, ufologues, scientifiques, que sais-je, reçoivent des courriers ummites détaillant la civilisation, les modes de vie, le climat, l’architecture d’Ummo. Il se trouve pas mal de gens pour y croire, avec les arguments suivants : c’est très complet, c’est crédible, un plaisantin se serait depuis longtemps manifesté.
Je ne sais pas si les victimes de ces aliens et voyageurs temporels lisent de la science-fiction, mais l’argument de la cohérence ou du détail des informations ne tient pas. Frank Herbert, Robert Heinlein, Philip K. Dick, Peter F. Hamilton, Tolkien… Robin Hobb, qui sais-je, sont parfaitement capables dans un travail de longue haleine de bâtir des mondes aussi détaillés et cohérents que les ummites, et sans commune mesure avec Titor. C’est très simplement une affaire de croyance, et pas de raisonnement.
Croire semble être une tendance naturelle, forte, constante, et cela n’a rien à voir avec la réalité, si tant est qu’elle existe. Les escroqueries de Victor Lustig, parmi tant d’autres, en sont une démonstration. J’imagine qu’a Paris il ne doit pas rester une statue ou un momument qui n’ai été vendu et revendu à de riches touristes, qui se sentent justement floués lorsque la police hilare retient la grue s’apprêtant à enlever le monument pour le rapatrier. C’est sans doute une forme de commerce comme une autre, et une façon habile d’endiguer la fuite des capitaux. Malheureusement on se fait un devoir de poursuivre les artistes de ces ventes à grande échelle qui fuient donc le pays, ce qui empêche l’économie locale de profiter de cet argent finement gagné.
Titor et les ummites m’évoquent les soucis de l’ufologie. J’espère que tout le monde sait ce qu’est l’ufologie. En un mot, il s’agit de l’étude des phénomènes OVNI. La France est en ce domaine un pays particulier, puisqu’il est difficile d’en parler à quiconque sans qu’il s’esclaffe immédiatement, et qu’en même temps est rédigé, publié, beaucoup vendu et réédité en poche un livre comme le rapport COMETA. Le rapport COMETA est une date dans l’histoire du sujet, puisqu’un groupe de militaires, ingénieurs et officiels y conclut qu’un certain nombre de phénomènes et d’observations, souvent confirmés par radar, ont comme explication la plus logique une présence inconnue. D’un côté donc le dédain amusé d’une population qui n’a jamais passé cinq minutes de sa vie à se documenter, et d’un autre une conscience qui s’officialise de la présence d’un mystère. Au milieu, silence médiatique total.
Dans notre sujet, ce qui est intéressant avec l’ufologie, c’est qu’elle doit constamment résister au délire de son propre sujet. Si l’on ne devait rester qu’aux observations d’objets volants de toutes tailles et couleurs, tout irait bien et les ufologues pourraient aller aux congrès du genre le coeur léger. Las, la situation se corse. Tout d’abord, des affaires internes comme Ummo n’aident pas à rendre l’ufologie moins farfelu aux yeux du public; mais bien pire: le phénomène est complexe et comporte nombre d’éléments qui n’ont ni queue ni tête. En vrac, les agroglyphes, les enlèvements, les implants, les monstres, et le meilleur pour la fin, les hommes en noir. J’avoue que cette irrationnalité est ce qui ajoute de l’intérêt au phénomène, parce qu’il échappe complètement à notre monde, et ça fait du bien.
Le problème des hommes en noir est tout à fait adapté au spectateur des X-Files qui regrette que le monde ne soit pas plus divers, étrange et inexpliqué qu’il ne le semble. Bonne nouvelle: il l’est. Comme il serait bien trop long de faire un parcours du phénomène, lisez le petit livre de Joël Mesnard : Men in black : L’étrange affaire des hommes en noir et des ovnis, au Mercure Dauphinois. C’est un très bon parcours du sujet, en plus d’être un des seuls, avec un livre américain de Jenny Randles. Et souvenez-vous de ne pas sauter sur les conclusions, sinon John Titor viendra nous écrire à nouveau.
Je ne vous fais pas de lien sur Amazon ou la FNAC, bien sûr. Si vous habitez près d’une librairie indépendante, ils vont vous le commander aussi bien.