Everyday Life Project

| 26.07.2007

Les bons sentiments

Extrait du premier entretien du président Nicolas Sarkozy à l’antenne de TF1, le vingt juin 2007. A la question de PPDA sur la franchise médicale, dont la mise en place faisait partie des propositions de campagne du candidat, M. Sarkozy répond ceci :

« Alors, sur la franchise… quel est le problème aujourd’hui ? Le cancer brise des familles. Ce crabe, là, qui vous dévore de l’intérieur, brise des familles. Il faut plus d’argent pour la recherche. Alzheimer, ça touchera toutes les familles de France. Alzheimer, c’est cette maladie épouvantable qui fait que quelqu’un sort de lui-même, il reconnaît plus les autres. Il faut chercher, parce qu’on ne connaît pas cette maladie, on n’a rien pour la soigner. Les soins palliatifs : j’étais l’autre jour près de Dunkerque dans un centre de soins palliatifs. C’est admirable les gens qui travaillent là-bas ! Il accompagnent les malades incurables vers la mort, dans la dignité, dans l’affection et dans le respect. Savez-vous que nous avons moitié moins de lits de soins palliatifs que les anglais ? Eh bien moi j’estime qu’un pays qui est pas capable de dire à toutes les familles de France que quand l’un des siens est touché et qu’il peut pas s’en sortir, y a pas un lieu qui puisse l’accueillir. Je me souviens de ce jeune homme de trente-deux ans, sa femme, même âge, huit mois pour mourir. Il m’a dit : j’ai dû attendre pour avoir une place. Je veux créer des lits de soins palliatifs. […?] Ceux qui diront aux Français il ne faut pas de l’argent en plus, ceux-là ils iront expliquer aux Français qu’on cherche pas sur Alzheimer, qu’y a pas besoin de lits de soins palliatifs et que dans les hôpitaux y a pas besoin d’argent. Donc, la franchise, je suis pour son principe …? »

Notez le « donc ». Pensez-vous que l’argent de la franchise va aller directement dans les caisses de la recherche contre Alzheimer ? Le financement de la recherche, ou même des hôpitaux, est-il le même que celui de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie ? Qu’importe la réponse, on est dans le même sujet, c’est de l’argent, c’est la santé. Que nous importe-t-il de savoir qu’un homme a trente-deux ans, qu’un crabe brise des familles ? Avez-vous déjà entendu Nicolas Sarkozy parler du cancer sans préciser, au cas où, qu’il s’agissait d’un crabe qui dévore de l’intérieur ? La franchise, n’est-ce pas ce qui va intéresser le citoyen lambda quand il va voir son médecin pour un check-up ? N’avez-vous pas honte, maintenant, d’avoir la grippe, ou mal au dos ?

Ce qui importe, n’est pas de penser juste, de lier les choses correctement entre elles. Ce qui importe, c’est de faire effet.

| 18.07.2007

Le faux numéro

Les gens que nous croisons dans la rue sont comme des trajectoires, il y en a tellement, des corps en mouvement, ce qu’ils transportent avec eux nous ne cherchons pas à le savoir. Nous les croisons de si près, il doit bien se passer quelque chose. Il y en a une multitude. Les rues de Paris sont emplis de gens. Si je croise une jeune femme à la bibliothèque ou dans le métro, je suis pratiquement certain de ne jamais la revoir. Il y a des visages qui se ressemblent. Les attitudes sont souvent les mêmes. Le monde défile devant nos yeux.

Comment peut-il y avoir autant de gens ? Comment est-il possible que des milliards d’humains pensent, s’aiment de la même façon, existent sans se connaître. Comment peuvent-ils avoir les mêmes goûts, les mêmes intonations, comment peut-on donner quelque chose en masse, recevoir en masse ?

Toute la journée nous gardons notre contenance. Nos regards volent sur des interstices inutiles, vers des points de vue sans relief, pour éviter de croiser le regard des autres. Nous viendrait-il même à l’idée d’établir des nuances entre le désir et le désintérêt ? Entre le fantasme et l’oubli ? Nous suivons un chemin, vite, à la dérobée. Nous luttons contre la marée qui sort du train. En deux minutes, plus de gens ont défilé devant mes yeux que je n’en connaîtrai jamais. De combien de noms puis-je me souvenir ?

Le plus étrange, c’est le faux numéro : quelqu’un qui m’appelle, en pensant joindre quelqu’un d’autre. Depuis le monde des portables, je ne sais pas de quelle partie de France on appelle. On me prend pour David, ou Bruno. Une voie inconnue, quelques secondes, seulement quelques mots, un échange de politesse, de gène, et quelque part une sorte de rencontre, de complicité la plus fugace et la plus évanescente qu’on puisse imaginer. Une rencontre, un contact par erreur, au milieu de millions de gens qui en appellent des millions d’autres. Un moment précieux, sans aucun sens, presque irréel.

| 19.01.2007

Maladie chronique

La candidose n’est pas, comme on pourrait le croire, l’affection qui touche certains politiques et les pousse à se sacrifier pour le mieux de la nation, et à affirmer par des slogans paradoxalement vieillots, que l’avenir est possible et que tout est maelstrom de changement dans le calme et la sécurité.
Elle n’est pas non plus la maladie atteignant les masses électorales durant les campagnes, et qui par la production physico-chimique de je ne sais quelle glande dont l’ablation devrait être rendue obligatoire, les amène à porter aux mêmes candidats une dévotion sans mélange, à porter des badges et à applaudir à des slogans et des aphorismes dont la minceur équivaut aux réclames publicitaires de supermarchés.
Parce que candide et candidat, bien que séparés dans la réalité par de fortes barrières, provient évidemment de la même racine : candidus, blanc, éclatant.

Comment le blanc s’est-il retrouvé candidat ? Les candidats aux fonctions publiques, à Rome, s’habillaient de blanc afin de démontrer la pureté de leurs intentions. Vêtu de blanc : candidatus. La relation entre le candidat et le candide, verticale, unilatérale et éternelle, est la relation du blanc sur le blanc, des blancheurs dont la différence ne se verrait qu’en frottant. On y trouvera de la craie chez le premier, un linge relavé et essoré à l’infini chez l’autre.

Non, la candidose, c’est une maladie infectieuse de la peau et les muqueuses, qui touche principalement le nouveau-né. On l’appelle aussi le muguet. Nous revoilà encore dans le domaine de la pureté. Pauvre nouveau-né qui, avant d’être candide ou candidat, est frappé de candidose. Pauvre enfant qui avant de passer sa vie à travailler reçoit déjà le muguet, dont Charles IX a instauré la tradition au premier mai, comme porte-bonheur de printemps. Ensuite le premier mai devenant fête du travail en mémoire des morts de la manifestation de Chicago le premier mai 1886 pour l’instauration de la journée de huit heures, le muguet est devenu le symbole de la fête du travail. Un porte-bonheur !

La boucle est bouclée : travail, candide, candidat !

| 14.01.2007

Paris by UMP

Pendant que dans les rues presque désertes du XIXe, les éboueurs de Veolia, l’entreprise à laquelle la ville de Paris soutraite le ramassage d’ordures, courent sans relâche pour traîner les poubelles, j’ai pris comme souvent la direction du parc Georges Brassens, où le marché du livre réunit chaque weekend - je l’ai déjà dit - un certain nombre de libraires d’occasion. Un jour de ciel totalement dégagé, c’est rare à Paris, et cela n’a pas duré.
Un petit miracle : dans les piles de Bibliothèque Verte, un titre de Philippe Ebly. C’est la première fois que j’en trouve un en occasion. Ils sont épuisés chez Hachette, certains titres ont été réédités chez Degliame mais eux aussi épuisés (l’éditeur ayant malheureusement dû mettre la clé sous la porte). Donc pour l’instant, rien n’est disponible de cette excellent auteur.
J’ai apprécié Philippe Ebly depuis l’enfance, et c’est un des rares auteurs jeunesse que je lis encore. Son rythme est calme et empreint d’un suspense tranquille, son style est ramassé et précis, c’est un écrivain.
Il va être réédité, apparemment.

Afin d’aller sur les quai de Seine pour continuer la visite des bouquinistes, je suis descendu pour prendre le tram 3, nouvellement mis en service. Une ligne très agréable, et des voitures vraiment bondées. Le sont-elles en permanence ? En attendant l’arrivé du tram, je regardais passer les nombreux cars portant les logos de compagnies de transport de différents départements, et qui se suivaient dans un défilé constant, orchestré par les coups de sifflet d’agents de la circulation. Après un moment j’ai compris. C’est le sacre de Nicolas. Des cars pleins de gens bien sur eux, des cars portant parfois le sigle de l’UMP, parfois la photo en noir et blanc de Nicolas, en route vers le parc des expositions de la Porte de Versailles. Des cars de toute la France, le parc des Expositions de la Porte de Versailles, un coût de cinq millions, ai-je entendu quelque part… Après les bouquinistes des quais de Seine, je suis revenu chez moi, croisant les mêmes éboueurs qui couraient toujours.

| 04.09.2006

Miami Vice

Je suis allé voir Miami Vice la semaine dernière, quelques jours après avoir écouté les critiques en parler dans Le Masque et la Plume. Les mots utilisés dans l’émission de Jérôme Garçin tournaient autour du vide du film, de l’absence de scénario, de l’inexpressivité des acteurs, A l’exception de Jean-Marc Lalanne, tout le monde considère que Miami Vice est vide, n’a rien à dire et à monter, que Michael Mann a réalisé un film sans aucun intérêt et profondément ennuyeux.

C’est un peu avec ces critiques en tête que je suis allé voir Miami Vice, parce que certains propos entendus ici et là m’indiquaient que j’allais potentiellement voir un film. Je n’ai à ce jour vu ni Heat ni Collateral.

La mise en relation des propos de la critique du Masque et de ma vision de Miami Vice m’inspire quelques réflexions.

On ne peut pas prétendre que l’intérêt d’un film tient à l’originalité du scénario, à l’expressivité des acteurs ou à la lisibilité des sentiments. Cela équivaut à jeter Hitchcock, Raoul Walsh, Howard Hawks…, aussi bien qu’à considérer que High Noon n’a aucun intérêt et que Gary Cooper aurait mieux fait de continuer à jouer dans des films publicitaires. Assez de comparaisons, je ne veux pas faire croire que j’assimile Colin Farell à Gary Cooper. Toujours est-il que ce qui fait le cinéma, c’est le rythme, le dispositif, le flux. Ce qui fait le cinéma est dans la substance même du film, dans le regard, dans la trame des sens, c’est un parti pris et une cohérence. La relation entre un film, un réalisateur et le spectateur et le monde n’est pas forcément aussi platement explicite que le mode d’emploi d’une machine à coudre. Parfois cela fait réagir, cela amène une réflexion, ou du doute ou du malaise, parfois cela fascine. Parfois cela change notre rapport à l’image, au temps. C’est un peu comme nettoyer ses lunettes.

On ne peut faire une critique de cinéma comme on fait une critique de théâtre. On ne peut éliminer le grain, la matière, les formes, le temps, les chemins et le trajectoires, tout ce qu’il y a de fondamentalement abstrait dans le cinéma, et qui fait sa force plastique et émotionnelle à la fois, pour ne valider que son apparente concrétude, comme on pourrait dire que le problème avec les Demoiselles d’Avignon de Picasso, c’est que les femmes sont tordues, inexpressives et qu’elles regardent ailleurs.
Ce ne sont pas les acteurs qui sont minéraux, c’est le film tout entier. Je ne vois pas bien ce qu’on peut reprocher à la pierre, qui façonne une solidité impénétrable du monde qui est souvent le support de nos émotions. Dans sa distance, dans sa précision et paradoxalement dans son apparente instabilité, le regard de Michael Mann est révélateur comme le regard d’un réalisateur de documentaire nous émeut : non pas grâce à une accumulation bien sentie de grands moments gorgés de sens, mais en nous mettant en relation intime avec la trame de ce qui se passe, qui a son temps, son rythme, et quelque chose au-delà de la conscience et du réductible, quelque chose qui implique la participation affective de notre sens esthétique.
Apollinaire disait qu’il y a deux sortes d’artistes : le virtuose dont l’art repose sur la nature, et l’artiste cérébral qui crée à l’aide de sa réflexion. Michael Mann semble être à un point où ce qui fait le travail réflexif du cinéma ne l’intéresse pas, où la rouerie du scénario - qu’il a lui-même écrit - lui paraît vaine, où l’intrigue s’efface derrière le désir d’exprimer directement une émotion, un contact brut avec le ressenti à travers le matériau du cinéma.

Dans Miami Vice, les brisures, le tremblement, le grain de la DV, les mouvements de caméra transmettent le rêve d’une longue nuit de demi insomnie où se mélangent la tension, l’étrangeté de notre présence au monde, les absences troublantes de la conscience, la tendresse et l’incertitude.

Pour reprendre des termes de Jean-Marc Lalanne avec lesquels je suis parfaitement d’accord : Miami Vice est un film émouvant, profondément mélancolique, et qui me laisse une impression durable.

| 25.08.2006

Selon Charlie

Selon Charlie, de Nicole Garcia, un film mosaïque dans la lignée de ces longs métrages où les trajectoires parallèles se croisent, ou pas. Altman, Sautet, les comparaisons ont déjà été faites, éventuellement Crash tenait sur le même procédé narratif.
Ce qu’il y a de vraiment réussi dans Selon Charlie, c’est l’attention que le film nous permet de développer sur les petits détails : les extrêmes bords de l’écran, à gauche ou à droite, les couleurs, les morceaux d’objets qui dépassent du cadre, les formes floues, fugaces, qui attirent le regard et hypnotisent, endorment la conscience à la longue.
Selon Charlie nous rend également attentif aux lumières ténues extérieures au cadre, notamment le petit signe de sortie de secours, blafard, inamovible, dont tous les détails deviennent alternativement intéressants et ennuyeux. Les lettres Défense de Fumer, en-dessous de l’écran, rendues parfois visibles par la clarté des images projetées, permettent également de bons moments de réflexion.
En résumé, allez voir Selon Charlie si vous avez des problèmes avec votre attention quotidienne aux objets qui vous entourent, et votre inscription dans la réalité tangible.

| 12.08.2006

En Suisse

Retour en Suisse pour une semaine de randonnées. Je la redécouvre pleinement lorsque je demande un abonnement pour quelques jours au guichet des CFF (chemins de fer). L’employé, très appliqué, répète à haute voix consciencieusement tous les détails de l’abonnement. La Suisse est ainsi: réfléchie et consciencieuse.

Parce que je vis maintenant hors de Suisse, lorsque j’y reviens les éléments que je ressentais auparavant confusément me paraissent plus frappants. Je ressens plus clairement cet esprit de conformisme qui semble rendre l’innovation et l’expression de soi, la différence, plus difficiles. J’ai ressenti ça au restaurant hier soir. Dans l’attitude, dans le discours, le choix des mots, dans une attitude qui semble à la fois plus obscure, moins décryptable et à la fois plus univoque. Comme si nous suisses nous empruntions des voies mentales aussi propres et soigneusement entretenues que nos trottoirs, mais dont, toutefois, la logique nous échappe même à nous-mêmes.

Il y a réellement pour moi un mystère suisse, quelque chose qui se dérobe à mes tentatives de compréhension. Peut-être est-ce hors de ma configuration mentale. Cela se glisse entre la perception des sens et les impressions à peine conscientes, les intuitions fugaces. Cela revient à tout instant. Il suffit par exemple que, de la fenêtre du train, je voie une file d’automobiles attendre à un feu rouge dans le paysage plat de la rase campagne; ou en retrouvant la simplicité linéaire de nos gares, le confort efficace de nos trains…

Dans cette perception de la Suisse se glisse pour moi l’appel de la montagne, un appel de liberté et d’incréé, qui est peut-être aussi un aspect du caractère suisse, et c’est comme un oxymore vivant. Il y a aussi en Suisse quelque chose de très peu travaillé, de non raffiné. C’est aussi un pays de recettes simples, de placidité concrète, un pays de la matière.

“On écrit quelque chose de simple, pas besoin de chercher”, dit cette femme à son enfant dans le train, en lui apprenant ensuite à faire le R majuscule.

| 27.05.2006

Sprague-Thomson

Ce samedi, la RATP, et probablement l’association ADEMAS (Association d’Exploitation du MAtériel Sprague), faisaient rouler une rame Sprague-Thomson sur la ligne 10, entre Boulogne et Gare d’Austerlitz. Les quelques clichés que j’ai pris sont peu intéressants en regard de ceux de ce matériel, disponibles sur internet. Notamment de par leur mauvaise qualité. J’en reproduis malgré tout quelques uns ici.
Je ne pensais pas faire de photos, et j’ai pris mon appareil par habitude. Je préfère en général vivre l’expérience au lieu de la photographier, mais l’expérience s’est révélée forte et émouvante, et j’ai voulu en garder une trace.

Arrivée en station

Arrivée en station

Attention au départ

Attention au départ

Je suis descendu à la station Emile Zola, et par chance, j’étais dans les horaires. En effet, comme seule une rame circule, il faut se trouver au bon moment pour la prendre au passage. Les heures de passage étant affichées dans la petite salle d’échange de la station, j’ai attendu patiemment la passage de la rame. Elle fut annoncé au haut-parleur : “matériel historique de la RATP”. De station en station, la date de mise en service variait dans ces annonces.
La rame était composée de voitures de deuxième classe vertes, avec sièges intérieurs en bois, et une voiture rouge avec sièges rembourrés. Je me suis vite senti ému par l’impression que me donnaient ces luxueuses et élégantes voitures d’un autre temps, pas si lointain puisque la dernière rame Sprague a été mise hors service en 1983. J’ai ressenti un grande impression de beauté et de patrimoine, et sans doute cette émotion était accrue par les connaissances que j’ai acquises dernièrement sur le métro, dans le but de me documenter pour un projet personnel.

Pour moi qui prend le métro quotidiennement, j’entrais dans un autre monde, et les visages, la surprise, le plaisir des voyageurs qui passaient un moment dans cette rame étaient merveilleux.

Ayant fait l’aller en deuxième classe, j’ai repris à la station Gare d’Austerlitz la même rame au retour, dans la voiture de première classe cette fois.

Il y a des rames Sprague au musée des transports (AMTUIR), rénovées par l’ADEMAS, mais le musée est en “déménagement” et donc pour l’instant fermé au public. La RATP organise régulièrement ces événements sur des lignes différentes. Tenez-vous au courant, cela en vaut la peine.

sur l’ADEMAS
Nouveau site de l’ADEMAS, avec des photos
Photos d’un voyage nocturne avec l’ADEMAS
Site avec photos sur le matériel Sprague-Thomson
Un site sur les stations fermées du métro de Paris
Des photos du matériel de l’AMTUIR.

| 19.04.2006

le canular est moderne

Depuis longtemps, on se gausse de la naïveté non seulement de la population (c’est drôle mais sans plus), mais des élites pensantes (là c’est bien plus amusant). Cette entrée de Wikipedia liste quelques canulars fameux, dont les plus croustillants sont évidemment ceux qui touchent les institutions et ce qu’on appelle la classe scientifique, bien qu’elle en manque cruellement (de classe).

Pour passer par dessus la nuance, j’assimilerai ici l’escroquerie à un canular. La dépense d’argent est à peu près la seule chose qui les distingue l’un de l’autre, et nous ne saurons nous abaisser à faire entrer dans nos critères de telles considérations matérielles.

J’ai découvert il y a quelques jours le personnage de John Titor, un voyageur du futur qui a éclairé des forums internet en 2000 de sa connaissance du futur proche. En deux mots, Titor est venu de 2036 avec une machine à voyager dans le temps pour récupérer un vieil IBM, et ensuite pour rendre visite à sa famille. Celle-ci doit être fière de voir que son bambin est un voyageur temporel. Un bambin d’ailleurs que ses parent ne savaient pas encore qu’ils allaient faire ? Je n’ai pas tout lu. Donc, si ses parents ne l’ont pas enfanté encore, peut-être cette nouvelle les a-t-elle dissuadé de procréer, et là c’est l’imbroglio. Mais c’est sans importance, nous allons voir ça dans un instant.
L’autenticité de ce témoignage ne peut pas être mis en doute, pour deux raisons : Titor produit des photos, notamment de sa machine temporelle. A noter que le design et la miniaturisation n’auront pas fait de grands progrès en 2036. Je n’ai pas à me plaindre de ça d’ailleurs. Deuxième preuve : ses prédictions, dont certaines se sont vérifiées, et d’autre moins : normalement les Etats-Unis devraient être en guerre civile à l’heure actuelle, et les jeux olympiques devraient être abandonnés (abrogés ?). On aurait apprécié, et le Mondial de football avec.
Ne pensez pas que cela démontre la supercherie, au contraire. Si les jeux olympiques sévissent encore, c’est parce que nous vivons dans un monde parallèle. Qui n’a jamais entendu parler de l’infinité d’univers qui se créent à partir de chaque événement, décision, choix généré dans notre univers ? Donc, le futur de Titor n’est pas exactement notre futur, mais le sien. Argument imparable, qui me rappelle l’opacité à la critique qui caractérise certains psychanalystes. On ne peut critiquer la psychanalyse si on ne l’a jamais pratiquée parce qu’on ignore ce qu’elle est, et on ne peut critiquer la psychanalyse si on en a déjà fait, parce qu’on n’est plus objectif, en situation transférentielle, etc.
John Titor n’est pas particulièrement subtil, et ce n’est pas grave. Dans le domaine du canular la subtilité n’est pas une qualité utile. Il se trouve bien des défenseurs de Titor pour expliquer ces dérives prédictives par tout type de raisonnement alambiqué du tonneau des univers multiples (le multivers). Ils ont simplement envie de croire. Cela répond non pas à une question que l’homme se pose, mais à la réponse qu’il a le plus envie de lui donner. En tout cas, John Titor a un mérite qui me le rend très sympathique : il est amusant.

Dans le même sac, l’affaire ummite est un bon cas. Si vous ne connaissez pas Ummo, c’est une planète à découvrir. Je ne suis pas sûr que j’y passerais mes vacances, mais mon attrait pour la différence me la rend séduisante néanmoins. Les ummites sont donc des entités extra-terrestres qui visitent la terre depuis quelque temps. L’exploration spatiale est leur hobby. C’est noble, et nous allons nous aussi nous y mettre bientôt, grâce à la propulsion hyperspatiale qui fait des progrès en ce moment. Espérons que nous aurons le bon goût de nommer le premier vaisseau interstellaire Enterprise.
Les ummites ont exploré la Terre discrètement au début, et ensuite ont décidé de se manifester à nous. Pour éviter le choc culturel, ils pratiquent par courrier écrit, beaucoup en espagnol, j’ai cru comprendre. Depuis de longues années, diverses personnes, ufologues, scientifiques, que sais-je, reçoivent des courriers ummites détaillant la civilisation, les modes de vie, le climat, l’architecture d’Ummo. Il se trouve pas mal de gens pour y croire, avec les arguments suivants : c’est très complet, c’est crédible, un plaisantin se serait depuis longtemps manifesté.

Je ne sais pas si les victimes de ces aliens et voyageurs temporels lisent de la science-fiction, mais l’argument de la cohérence ou du détail des informations ne tient pas. Frank Herbert, Robert Heinlein, Philip K. Dick, Peter F. Hamilton, Tolkien… Robin Hobb, qui sais-je, sont parfaitement capables dans un travail de longue haleine de bâtir des mondes aussi détaillés et cohérents que les ummites, et sans commune mesure avec Titor. C’est très simplement une affaire de croyance, et pas de raisonnement.

Croire semble être une tendance naturelle, forte, constante, et cela n’a rien à voir avec la réalité, si tant est qu’elle existe. Les escroqueries de Victor Lustig, parmi tant d’autres, en sont une démonstration. J’imagine qu’a Paris il ne doit pas rester une statue ou un momument qui n’ai été vendu et revendu à de riches touristes, qui se sentent justement floués lorsque la police hilare retient la grue s’apprêtant à enlever le monument pour le rapatrier. C’est sans doute une forme de commerce comme une autre, et une façon habile d’endiguer la fuite des capitaux. Malheureusement on se fait un devoir de poursuivre les artistes de ces ventes à grande échelle qui fuient donc le pays, ce qui empêche l’économie locale de profiter de cet argent finement gagné.

Titor et les ummites m’évoquent les soucis de l’ufologie. J’espère que tout le monde sait ce qu’est l’ufologie. En un mot, il s’agit de l’étude des phénomènes OVNI. La France est en ce domaine un pays particulier, puisqu’il est difficile d’en parler à quiconque sans qu’il s’esclaffe immédiatement, et qu’en même temps est rédigé, publié, beaucoup vendu et réédité en poche un livre comme le rapport COMETA. Le rapport COMETA est une date dans l’histoire du sujet, puisqu’un groupe de militaires, ingénieurs et officiels y conclut qu’un certain nombre de phénomènes et d’observations, souvent confirmés par radar, ont comme explication la plus logique une présence inconnue. D’un côté donc le dédain amusé d’une population qui n’a jamais passé cinq minutes de sa vie à se documenter, et d’un autre une conscience qui s’officialise de la présence d’un mystère. Au milieu, silence médiatique total.

Dans notre sujet, ce qui est intéressant avec l’ufologie, c’est qu’elle doit constamment résister au délire de son propre sujet. Si l’on ne devait rester qu’aux observations d’objets volants de toutes tailles et couleurs, tout irait bien et les ufologues pourraient aller aux congrès du genre le coeur léger. Las, la situation se corse. Tout d’abord, des affaires internes comme Ummo n’aident pas à rendre l’ufologie moins farfelu aux yeux du public; mais bien pire: le phénomène est complexe et comporte nombre d’éléments qui n’ont ni queue ni tête. En vrac, les agroglyphes, les enlèvements, les implants, les monstres, et le meilleur pour la fin, les hommes en noir. J’avoue que cette irrationnalité est ce qui ajoute de l’intérêt au phénomène, parce qu’il échappe complètement à notre monde, et ça fait du bien.
Le problème des hommes en noir est tout à fait adapté au spectateur des X-Files qui regrette que le monde ne soit pas plus divers, étrange et inexpliqué qu’il ne le semble. Bonne nouvelle: il l’est. Comme il serait bien trop long de faire un parcours du phénomène, lisez le petit livre de Joël Mesnard : Men in black : L’étrange affaire des hommes en noir et des ovnis, au Mercure Dauphinois. C’est un très bon parcours du sujet, en plus d’être un des seuls, avec un livre américain de Jenny Randles. Et souvenez-vous de ne pas sauter sur les conclusions, sinon John Titor viendra nous écrire à nouveau.

Je ne vous fais pas de lien sur Amazon ou la FNAC, bien sûr. Si vous habitez près d’une librairie indépendante, ils vont vous le commander aussi bien.

| 30.10.2005

Repliques

Comme régulièrement, j’écoutais l’émission Répliques d’Alain Finkelkraut sur France Culture. L’émission de la semaine était consacrée au Livre Noir de la Psychanalyse, et à la vague récente de critiques de la psychanalyse, notamment en ce qui concerne l’efficacité de la cure. Tout en écrivant ce mot, je m’amuse: qui parle de cure psychanalytique ? Cure veut dire (Robert Culturel) “traitement médical d’une certaine durée”. D’une certaine durée, certes. Néanmoins on parle bien de traitement. Certains psychanalystes nient l’évaluation de la psychanalyse basée sur des critères d’efficacité, et affirment que l’analyse n’a pas pour vocation de guérir, mais - si je ne trahis pas leur pensée - d’aider leurs clients à mieux se connaître, voire mieux vivre avec leurs névroses. L’amélioration viendrait comme un corollaire heureux de l’analyse. Sont-ce les mêmes qui parlent de cure ?

Peut importe. Finkelkraut, pour une fois, laisse un peu parler ses invités, et semble comiquement complètement à côté de la plaque. Essayant de replacer le débat sur un terrain à l’abstraction vertigineuse, cherchant - entre ses coutumières citations multiformes - à questionner ses invités sur l’évolution ou la crise (qu’était-ce ?) de la dimension symbolique du travail psychanalytique, il est débordé par un discours pratique, concret, qui fait plaisir à voir. Dans cette émission, les rôles étaient un peu inversés. Le psychanalyste invité, Juan David Nasio, décrivait son travail qui semble ne respecter aucune des règles de la psychanalytique orthodoxe, en restant sur le terrain du pratique: recevant plusieurs membres d’une famille en même temps, accompagnant un enfant à l’école, donnant activement des conseils. Le défenseur des TCC, un coauteur du Livre Noir de la Psychanalyse, Jean Cottraux, se retrouvant en face d’un poisson pour le moins glissant, faisait à ses dépends figure d’idéologue amer. Intéressante perspective, paradoxes médiatiques. Une rencontre en tout cas entre deux hommes grâce à l’heureux déplacement orbital des obscurités de Finkelkraut.
Il est appréciable que la discussion reste au niveau des expériences personnelles. La théorie a à faire avec le travail psychothérapeutique jusqu’à un certain point. C’est un travail humain qui gagne à être abordé de façon simple. Quand Cottraux dit à Nasio que ce qu’il dit de son travail est une description de TCC, et donc qu’il fait des TCC en appelant cela de la psychanalyse, il a raison. Et Nasio dit à Cottraux qu’il fait de la psychanalyse sans le savoir, peut-être a-t-il raison aussi. Si oui, les psychanalystes humains existent ?

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Tous les textes originaux : © Rudi Bruchez aux dates de publication