Everyday Life Project

| 07.01.2007

Quelques mots sur Michael Mann

Après Miami Vice il y a quelque temps (j’en ai touché un mot dans ce blog), j’ai eu l’occasion de voir hier Collateral. Cela enrichit mon sentiment sur Michael Mann. Un sentiment plus agréable qui me rappelle des prises de conscience esthétiques comme lors de ma première vision d’un film de Pedro Almodovar (peut-être Tout sur ma Mère ?) : l’impression tenace d’avoir affaire à un cinéaste, de vérifier que le cinéma existe, que le mot recouvre bien quelque chose de réel, qu’il y a un art qui s’exprime à travers ces images et ces sons en mouvement, que les mots et la réduction aux éléments (moraux, narratifs, esthétiques) n’y suffiront pas, qu’il y a encore quelque chose qui transcende cette “stratégie de la perception”, que la définition sémiologique du cinéma ne remplit pas complètement le champ. Bref que le Cinéma est toujours possible.
Il est amusant de voir que ce Cinéma nous vient par des voies assez improbables : Almodovar dans la provocation magnifiée par le classicisme superbe de la mise en scène, Michael Mann par la longue pratique de la série télévisée, réel lieu de création, comme producteur et scénariste principalement (Starsky et Hutch, Miami Vice bien sûr).
Est-ce la lumière, est-ce le temps, est-ce le cadrage, la fluidité du mouvement ? Il y a chez Mann la mélancolie, l’attente, la défocalisation du regard; pour prendre un mot qui ne veut pas dire grand chose: une minéralité. L’indicible de l’homme et du sentiment à travers le matériau même du cinéma. Rien à voir avec la puérilité des mouvements d’appareil à la grue qui transforment les films en numéros de cirque.
S’il y a une chose ennuyeuse chez Mann, c’est le casting, mais même ça sans doute participe de la beauté de son film. Comme un Hitchcock renversé : l’acteur reste un acteur, mais chez Hitchcock c’est au service d’une mécanique, alors que la mécanique est le dernier intérêt de Mann.
A ce titre, et je vais en faire rire plus d’un, je préfère Miami Vice à Collateral. Collateral est l’exemple d’un scénario intéressant, construit de façon professionnelle, avec toute la technicité et l’intelligence du scénariste américain (on pense parfois à Crash), qui fait qu’on ne s’ennuie pas une minute. Dans Miami Vice, scénarisé par Mann, durant de longs passages on se demande vraiment ce qui se passe, on s’ennuie, on s’impatiente, ça ne rime à rien. Tout Mann est dans le mouvement, dans l’avancée, dans le parcours de l’espace, dans l’approche, aussi dans des poses et des arrêts, dans la question silencieuse des hommes, bref dans des choses qui n’ont pas de rapport avec la technique de la narration, et qui transparaissent dans ses creux. Tous les moments d’ennui, ou les préparations d’action, sont des opportunités pour que se réveille le cinéma de Mann.

Le dernier numéro de la Revue du Cinéma revient sur Miami Vice sur plusieurs pages, ce qui représente à ma connaissance la contribution la plus complète d’un magazine français sur le sujet (je ne sais pas quelle place a accordé les Inrockuptibles au film, considérant le fait que Jean-Marc Lalanne est rédacteur en chef).

| 18.10.2005

Les Frères Grimm

Il y a des cinéastes qui font toujours le même film, aussi bien en surface qu’en profondeur, souvent ce sont ceux auquels nous sommes le plus attachés. Terry Gilliam a commencé à faire un cinéma à cheval entre Méliès et Paul Verhoeven, un cinéma de subversion enfantine, avec Time Bandits et Les Aventures du Baron de Munchausen. Brazil poussait la subversion dans la politique et, finalement, dans le réel lui-même, ce réel qui est toujours en un sens un fantasme. Le Roi Pêcheur, l’Armée des Douze Singes avançaient dans ce sens, en perdant totalement l’enfance, comme si Terry Gilliam, au contact d’un système américain faisant figure de parent violent, s’était senti obligé de grandir d’un coup. Mais on ne grandit pas d’un coup sans y laisser quelque chose. L’Armée des Douze Singes est un film un peu intéressant, du moment qu’on oublie qu’il est réalisé par Terry Gilliam.

Les Frères Grimm est le retour de Terry Gilliam à l’enfance. A cette enfance adulte qui me ravissait dans Time Bandits et Munchausen. Mais que s’est-il passé entre temps ? Peut-être Terry Gilliam est-il plus un homme d’image qu’un cinéaste, plus un colleur qu’on conteur, et peut-être, c’est en tout cas l’impression que me donne fortement Les Frères Grimm, Terry Gilliam est-il un homme qui manque de patience. Peut-être est-ce un mauvais procès, peut-être n’y est-il pour rien, et est-il maudit par les contraintes du système, dans lesquelles il n’arrive pas à vivre heureux, peut-être Les Frères Grimm est-il un film massacré comme l’a été La Splendeur des Amberson (toutes proportion gardée), toujours est-il que j’y ai ressenti, malgré mon plaisir de retrouver Gilliam, comme une longue frustration. Une frustration de l’espace, une frustration du récit, une frustration des personnages, une frustration des potentialités de cette histoire. Le temps y est horriblement saccadé et chaque personnage, chaque scène, chaque idée y est précipité, comme si Terry Gilliam avait profité de cette opportunité de faire enfin un film libérateur, pour tout y mettre, pour y serrer toutes les histoires, toutes les idées, dans une malle prête à exploser, et pour tout y faire tenir, avait dû couper tous les plans trop vite, accélérer toutes les actions, ne prendre le temps de rien.

Tout au long des Frères Grimm, on a à peine le temps de commencer à rire, à peine le temps d’être émerveillé, à peine le temps de voir, qu’on est déjà sollicité ailleurs. On a en permanence l’impression qu’il n’a été guardé que la moitié des plans. Rien ne nous est donné de l’espace, des gens. Dans la première partie du film, il n’y a pas une séquence qui ait un début, un milieu et une fin. Le récit commence à l’arrivée au village bordant la forêt maudite, tout ce qui se passe avant nous donne l’impression d’une bande-annonce. Cette perte de maîtrise gâche la puissance et le merveilleux du film. Le reste est plus rond, plus abouti, et par paradoxe malheureusement plus commun, mais au moins les choses se développent, on peut commencer parfois à aimer les personnages, parfois à être ému, parfois à rire - car on ne rit que des choses qu’on a le temps de connaître. Heureusement que cette deuxième partie est plus dans le rythme humain.

| 02.10.2005

Collision

Vu Collision (Crash) en fin d’après-midi. Il s’agit du premier film de Paul Haggis, scénariste d’origine canadienne, qui a une longue carrière à la télévision et un peu au cinéma (on vend sur l’affiche le fait qu’il est scénariste de Million Dollar Baby). Haggis commence aux alentours de 1975 à écrire pour des séries télévisées (par exemple pour The Love Boat : La croisière s’amuse). En 1990 il commence à produire (producteur exécutif sur un certain nombre séries et sitcoms). Il est co-créateur de Walker, Texas Ranger, qui m’a toujours semblé une chose peu digne d’intérêt, mais je commence à me poser des questions, ayant vu récemment que J. Michael Straczynski a également écrit pour la série.
Bref, c’est un auteur qui a trente ans d’expérience d’écriture, et cela se voit. Il a déjà réalisé un certain nombre d’épisodes de ses séries, et cela se sent également. Haggis n’est pas un grand styliste de la réalisation, mais au moins il ne dépasse pas les bornes du nécessaire, et à part quelques rares moments, la réalisation ne vient pas se mettre en travers du sujet.
On sent chez Haggis l’âge et l’expérience, sa parfaite maîtrise du rythme et de la construction de l’histoire. Collision est très prenant, très juste et peu charitable envers les mythes lisses du cinéma. C’est aussi une qualité qu’on acquiert en écrivant beaucoup pour la télévision: la masse de sujets, de subplots (trames secondaires), de personnages à suivre et à affiner, rapproche l’auteur des problèmes concrets de la vie quotidienne.
Haggis construit parfaitement son histoire, nous donne la représentation la plus juste possible de ses personnages, les fait tous vivre dans le peu de temps qu’il se donne, nous touche, et peut-être nous essoufle-t-il sur la fin. Il nous semble assister à une suite de ce que les scénaristes américains appellent des moments, ces expériences intenses que vivent un personnage et qui le mettent en face de lui-même, illustrent qui il est, le change peut-être. Une accumulation de moments.
Le choix d’une narration qui présente une multitude de destins parallèles et croisés apporte évidemment ses contraintes, dont celle de ne pas avoir l’occasion de découvrir plus avant les personnages. Haggis les prend dans une unité de temps courte et les lance dans des trajectoires rapides, en arrangeant parfois des ellipses. Mais le propos est juste, et dans ce cadre, le film est sincère et nous touche.

| 20.08.2005

Dreyer et Ford

Vendredi soir, Ordet au Saint-André des Arts. Je ne souviens plus si je l’avais déjà vu au cinéma. Plusieurs fois sur petit écran en tous cas. C’est un chef d’oeuvre d’une grande pureté et Dreyer est un artiste gracieux et profond, avec une grande puissance d’expression. C’est un film dont l’influence vous suit durablement. Ce qui ne gâche rien, le propos se rapproche d’une vérité spirituelle. Les plans-séquence, la caméra douce, accompagnatrice, le respect de l’acteur, les plans moyens, les tableaux vivants permettent à Dreyer de traiter son sujet avec la plus grande délicatesse. Immortel.

Le lendemain, Rio Bravo dans un petit cinéma rue des Ursulines. Là aussi on est dans une forme de perfection. Hawks se rapproche de l’acteur, réalise avec la plus grande simplicité, une parfaite efficacité. L’action n’est jamais précipitée et jamais interrompue. Comme à son habitude les échanges sont vifs et spirituels. L’arc dramatique chez Hawks est très tenu, très serré, nulle part il n’y a de la graisse. Les deux scènes de saloon sont magistrales: La première, l’introduction, muette, est une des plus belles scènes d’introduction que je connaisse. La seconde, celle de la recherche du tueur, j’en garde au fil des visions un souvenir vif et émerveillé.

Le matin du samedi, dans le but de trouver un adaptateur électrique pour mes appareils suisses, passé devant le Bazar de l’Electricité, fermé comme le reste en août. Ils ont l’air d’être bien fournis. Dans le même mouvement, passé dans une libraire ésotérique récemment ouverte près de l’église de la Trinité : La Cornaline, 62 rue Saint-Lazare, dans le 9e. C’est une librairie sympatique, les bablioles ne sont pas trop chères, ce qui est rare dans ce domaine.
En passant, vu aussi Boulevard Henry IV, Hector Saxe, un marchand de jeux, avec de beaux jeux d’échecs. Comme j’aime ça, je passerai les voir quand ils seront ouverts.

Près de l’opéra, quelqu’un m’arrête pour me demander si le commerce devant lequel il se trouve est bien fermé. Je lis le panneau et lui réponds que oui, et je lui indique l’adresse des autres magasins de l’enseigne ouverts à Paris, comme il est inscrit sur la vitrine. A sa demande je lui écris l’adresse du plus proche sur une feuille de papier. Après quelques minutes j’ai compris qu’il ne savait pas lire. Je lui dis que ça ne doit pas être facile de se débrouiller sans la lecture, il me dit simplement, dans son mauvais français, qu’il a essayé plusieurs fois d’apprendre.

J’écris ici des adresses de commerces et des notes d’achats, en partie parce que cela me permet d’en garder trace et de retrouver les bons endroits. Et à la fois cette démarche me pose un problème, parce que j’ai un problème avec la consommation, et toute l’absence de philosophie de vie, de dignité, qui l’accompagne. Je ne supporte pas la publicité, et le superflu, et pourtant une partie de moi aime les choses. Cette rencontre me permet d’exprimer ce paradoxe, et aussi de dire cette cohabitation permanente entre la misère, le dénuement et la richesse et la consommation inconséquente. Comment les bourgeois peuvent-ils vivre comme ça ?

| 14.08.2005

Pas fantastique, fantastique

A signaler, dans le Marais, une boutique bien fournie de jeunes créateurs. Des vêtements amples, légers, comme on en voit sur les femmes tendance artistique - nouveau baba-cool, à la rue de la Verrerie.

Nous sommes allé voir les 4 fantastiques à l’UGC Forum des Halles. Le film en lui-même n’a aucun intérêt. A part quelques idées de gags et une belle idée touchante (la Chose qui ne parvient pas à ramasser la bague de fiançailles jetée par son ex… fiancée, à cause de ses doigts trop gros), les scénaristes on vraiment fait preuve de paresse, et le réalisateur est inexistant. Les personnages des 4 fantastiques ne sont pas traditionnellement des héros torturés comme Spiderman, les X-Men ou Batman. Le film est fidèle à l’atmosphère adolescente et magique du comics. Ca n’apporte rien d’intéressant. Les scénaristes finissent par se concentrer sur le personnage qui leur paraissait, à juste titre, le plus intéressant: The Thing, mais dans ce cas également la tentative est baclée. Ben a perdu son humanité sociale le jour où il s’est transformé. Il est devenu un monstre, et le regard des autres ne lui apporte plus que de la souffrance. Bien entendu, celle qui le verra réellement est une aveugle - c’est du convenu. Il y a une dialectique - qu’on a vue plus poussée dans Spiderman - du choix entre la normalité et les pouvoirs. Comme dans Spiderman 2, Ben fait finalement le choix de la puissance qui lui permettra de sauver ses amis. Il se rend compte des deux côtés de la pièce lors de la première scène d’utilisation des pouvoirs: tout le monde le fuit, et lui s’acharne à tenter de sauver la vie d’un suicidaire. Il provoque lui-même un grand accident (les spectateurs adolescents aiment les carambolages à New York), et découvre comment sa force lui permet d’exprimer son humanité d’une façon différente. Il devient aimé pour d’autres raisons. Il devient adulé même parfois. Peur et fascination. Comme dans Spiderman 2, le risque évident de la solitude est évité, grâce la femme aveugle, une facilité de happy-end qui annule la dialectique du choix. The Thing s’est asumé, fin des problèmes.

L’UGC Forum des halles est un cinéma désespérant, est-ce même un cinéma ? Misère du multiplexe où de jeunes hôtesses en uniforme vous guident dans le labyrinthe des petites salles aseptisées. Elles ont l’air perdue dans leur fonction déprimante. Cette première expérience m’a suffi.

Un peu plus tard, Mk2 Rambuteau, Eté précoce, d’Ozu. Je ne l’avais jamais vu. Emerveillant, comme d’habitude. Grande surprise: un travelling vertical, à la grue certainement. Qu’est-ce qu’il lui a pris ? Les années cinquante ressemblent dans l’oeuvre d’Ozu à un moment de découverte de la technologie, comme s’il s’essayait à utiliser des moyens d’expression cinématographiques moins rigoureux, pour essayer de les mettre au service de son propos. On voit dans Eté précode ces légers travelling avant, arrière, latéraux en début et fin de séquence, pratique qu’il a systématisé dans Le Goût du Riz au Thé vert. Cela me fait un peu penser à The Searchers, qui est dans l’oeuvre de Ford comme une démonstration de sa capacité à faire un cinéma un peu voyant, plus impressionnant dans le sens du langage cinématographique. Il me semble qu’Ozu est revenu dans les années soixante à la pureté qui lui permettait d’exprimer son propos avec la plus grande finesse.
Dans Eté préoce, il y a des sentiments et de l’émotion, plus exacerbée qu’à l’habitude. Il y a même parfois une certaine rapidité. Des gags, un personnage masculin qui rit à pleine gorge, un scénario un peu plus dynamique.
Toujours le même contraste entre le traditionnel et le moderne (dans le Goût du Riz au Thé vert, c’est entre l’éducation rurale et la bourgeoisie urbaine), qui amène cette scène très courante chez Ozu: la femme d’un certain âge qui rend une visite en kimono dans un bureau de Tokyo où tout le monde est vêtu en costumes et tailleurs occidentaux.

| 28.02.2002

La Chasse aux Papillons - Otar Iosseliani

Synopsis : Un château français, hérité par une russe, est finalement revendu à des japonais.

La chasse aux papillons est une sorte de survol rapide d’un monde à travers la destinée d’un château. C’est un film facétieux, vieil enfant, un film en tableaux avec beaucoup de gens, beaucoup de lieus, de la diversité, des groupes ethniques. C’est un peu comme des dessins d’ensembles, où il faut trouver le détail, ou des paysages de puzzles, complexes et colorés. Le tout dans un monde suranné, que le progrès n’a pas touché. Il n’y a d’ailleurs aucune trace de technologie et le film pourrait être chronologiquement situé dans les années 50 ou 60 si ce n’était quelques détails comme l’invasion japonaise.
Iosseliani dessine comme une imagerie d’épinal, parfois puérile, toujours ironique, parfois touchant juste, comme un grand ballet d’ensemble sans temps mort (c’est assez slave), dont parfois le manque de simplicité n’est pas, comme par exemple dans une comédie musicale, contrebalancé par la magie et la beauté du geste. Cela manque d’une certaine complétude cinématographique, et (à mon goût) pèche par exemple par la précipitation du montage (c’est très souvent coupé trop vite), le manque de profondeur de la bande-son (tout y est au même niveau, et la proximité des voix des personnages distants est dérangeante), ou la mobilité injustifiée de la caméra.
Le tout donne paradoxalement une impression de rapidité, dans un esprit saynette, parfois la magie se cherche, et parfois il y a une certaine lassitude.
Peut-être aussi y-a-t’il un rafraîchissant côté “non-français”. J’ai l’impression que l’ironie portée n’est pas de type francaise. on ne traite pas les personnages de cette façon dans l’esprit hexagonal.
Bon, pour en dire du bien, bien que le traitement soit un peu superficiel, il y a comme une adaptation d’un genre littéraire de la quinconce et du tableau, une sorte de “vie d’antan mode d’emploi”. Le tout est sympathique et facétieux, pas idiot. Il y a toutefois une sorte de contradiction entre l’implication de la réalisation dans les mouvements de caméra ou la proximité du son, et une sorte de détachement venant du plan d’ensemble et des portraits de groupe.
Les groupes ethniques, linguistiques, familiaux, religieux se suivent et se superposent, et il y a réellement cette impression de téléscopage venant de la rapidité des transitions. Le tableau n’est pas un portrait, c’est une scène, dont la construction est intéressante, dans une façon personnelle de concevoir le cinéma.
les gens ne sont que la surface de leurs motivations. Les vieux sont nostalgiques et victimes, les jeunes idéalistes ou révolutionnaires. Il y a un peu de tout. Et finalement cela porte un certain sens. La conclusion sur la partie russe est assez bien brossée, contrairement à l’épisode château japonais plutôt cliché.

| 16.02.2002

Black Rain - Ridley Scott

Synopsis : Deux flics, puis trois, puis deux, poursuivent un méchant à Osaka.

Revu vaguement en passant, à la télévision. Pas jusqu’à la fin. Décidément profondément ennuyeux et sans réel intérêt. Je pense que je ne suis pas un grand fan de Ridley Scott. Même Blade Runner m’indiffère, et en grand amateur de Philip K. Dick, je place Total Recall comme la meilleure adaptation de l’univers dickien au cinéma. Bref, certes Black Rain évite de pousser sur les gros clichés sur le Japon, mais il est de la même manière en quelque sorte indifférent que ce film se déroule au Japon, cela aurait pû être Chicago, même résultat. Un flic torturé sorti de son milieu habituel, un de plus. Les flics new-yorkais sont vulgaires, et le japonais est vraiment un ange de patience, bon sang. La seule fille faisant réellement son apparition dans l’histoire (manifestement c’est un film d’homme, et encore… pas âme qui vive), est américaine. Un traitement qui empeste l’égocentrisme américain (oui, bien entendu : le flic américain, lui, retrouvera la trace du méchant, grâce à son flair). Nous pouvons nous arrêter là : tout cela n’a aucun intérêt.

Lord of the Rings : The Fellowship of the Ring - Peter Jackson

Synopsis : Dans la Terre du Milieu, on aime beaucoup les bijoux, parfois jusqu’à la folie. Il y en a un, particulièrement attirant, dont il va falloir se débarrasser

L’impression produite par le film est un sentiment d’inutilité, de vide. Il n’y a rien à en retirer. Même en temps que divertissement, la chose a relativement peu d’intérêt. Ce qui ronge les chances d’en faire un divertissement est la fidélité à la trame du roman. Lord of the Rings n’est pas spécialement destiné à être un divertissement à effets. Le roman est prenant par son ampleur, bien plus que par son intrigue, relativement mince en tant que tel. Le problème est là: l’intérêt est faible, l’émotion rare, le suspense global pratiquement inexistant. Reste la beauté de l’image, des personnages, des effets, en un mot reste l’univers de la terre du milieu dépeint avec faste. Ce premier volet est une sorte de reportage animalier très soigneusement réalisé, avec quelques facilités de scénario et quelques incohérences (l’anneau successivement dans une chaînette et libre), sans grande progression dramatique (on en est pratiquement au même point à la fin, mais cela est dû à la structure du roman), et ponctué de répétitions sur l’anneau (combien de fois voit-on Frodon ouvrir la paume de sa main pour regarder l’anneau), sans doute la façon pour Jackson de marteler son omniprésence. On doit bien reconnaître qu’on n’oublie pas l’anneau, et que sa puissance est claire et crédible, ainsi que son effet sur les hommes. La faiblesse, la force des êtres est également dépeinte de façon convaincante, bref, c’est du très bon travail, mais pas particulièrement enthousiasmant ou très utile. Il y a quelque chose dans l’entreprise qui court-circuite le rêve. Est-ce une distance qui anesthésie le tout? Difficile à déterminer.

| 11.02.2002

Cheyenne - Raoul Walsh

Après quelques westerns de Walsh, on commence à reconnaître son goût pour les mauvais garçons, cyniques et sauvages. On se souvient du pire : Mike McComb (Errol Flynn) dans Silver River (sorti un an après Cheyenne, en 1948), personnage presque entièrement détestable, et qu’on ne voudrait certainement pas avoir comme gendre.
Ici, James Wylie est un joueur sans grand intérêt pour les oeuvres philantropiques, qui se voit obligé de résoudre une énigme policière sous peine de se faire renvoyer dans une ville où on se vouvient un peu trop bien de lui. Le boulot : retrouver un poète. Tâche ardue où bien d’autres avant et après lui se sont cassé les dents. L’excuse : personne ne le connaît, il sera plus facile pour lui d’enquêter. Considérant la subtilité de ses métohdes, l’argument est bien mince. Quoi qu’il en soit, le poète lui-même ne correspond pas à l’importance que revêt souvent la figure du méchant, il ressemble plus à un McGuffin.

L’intérêt non négligeable de ce film vient de deux points : un scénario très intéressant, et la mise en scène d’un homme qui sait ce qu’il fait.
Le scénario d’abord est vif et maîtrisé, avec un humour désabusé, notamment dans quelques répliques sarcastiques sur les relations amoureuses : un des bandits de la bande à Sundance est persuadé que Wylie et Ann Kincaid (joli brin de brune au visage anguleux, les femmes sont fortes chez Walsh, comme chez beaucoup de grands réalisateurs de westerns) ne peuvent être mariés, simplement parce qu’il l’a embrassée. Il a raison d’ailleurs, on s’en apercevra plus tard lorsqu’on pourra apprécier la tendresse du poète pour son épouse, et également pour l’épouse suivante.
Ou aussi Wylie avouant que les hommes aiment le jeu, sinon ils ne se marieraient pas. Bref, des scénaristes en mal d’esprit. Des surprises, des retournements de situation, quelques bons implants et trouvailles : Wylie reconnaît un voleur à un mot spécifique qu’il a le tic de prononcer : “pronto”, Wylie retrouve le poète à l’aide d’un poulain…

Ce scénario basé sur l’action s’allie merveilleusement avec la rapidité et l’efficacité de la réalisation de Walsh. Walsh est un maître total de la précision et de l’économie, il n’y a aucune graisse dans ses plans, l’espace y est toujours précisément délimité, le plan dure l’exact moment qu’il doit durer pour tout donner avec une merveilleuse concentration. Concentration, le mot est trouvé : walsh a cette facon de toujours se fixer, de se diriger vers un point de focalisation, d’être toujours parfaitement dans les choses. Sa mise en scène est un modèle d’efficacité, et le rythme ne souffre aucun ralentissement. les personnages se révèlent dans l’action, et aucun moment de dialogue explicatif ne vient combler les vides peu importants des personnages : on ne sait presque rien du passé de James Wylie et d’Ann Kincaid, et d’ailleurs on s’en bat l’oeil. Walsh apporte à l’action, à la tension d’une séquence, une dynamique et une inventivité d’autant plus éblouissante qu’elle passe presque inaperçue.

| 10.02.2002

La Peau Douce - François Truffaut

Synopsis : Que fait un critique littéraire (Pierre Lachenay) parisien marié (avec Franca) depuis douze ans (si ma mémoire est bonne) ? Il prend une maîtresse (Nicole), bien entendu.

La phrase qui résumera le film : il est techniquement compliqué de tromper sa femme. De ce point de vue, la Peau Douce n’est pas un manuel d’infidélité, mais au contraire un creshendo dans la complication. L’infidélité prend la tête, et Truffaut insiste sur ce point. Comme il est reposant de n’avoir pas de maîtresse. C’est un film de la goute de sueur froide sur le front. Monsieur Lachenay, retenez bien ceci (oui, il est un peu tard pour les conseils) : l’adultère demande du talent. En réalité il demande les mêmes qualités que pour être un bon mari (les hommes s’en foutent, n’est-ce pas? Alors que les femmes se vendaient “bonnes épouses”). Ainsi il est bon de se professionaliser dans une des deux tâches, et de s’y tenir. Inutile de dire que beaucoup d’hommes manquent de ces qualités. Pierre Lachenay est un amoureux médiocre. Le manque d’attrait physique du personnage a d’ailleurs inspiré Truffaut dans ce sens.

Les hommes et les femmes sont pour l’éternité eux-mêmes : amoureux et fidèles d’un côté, lâches et incertains de l’autre (remettez dans l’ordre). Truffaut, dont on sait et sent l’admiration pour quelques maîtres américains, ne fait pas la comédie du remariage : plutôt le suspense de l’adultère, qui donne aussi une comédie froide. Une certaine comédie de la bourgeoisie. Nicole n’est pas une bourgeoise, et elle s’en lasse fort vite. Et apparemment, de l’autre côté, on n’en sort pas. C’est très drôle d’ailleurs, le fusil de chasse dans l’armoire à Paris, comme l’instrument indispensable de ceux qui veulent pouvoir parer à toute invitation. Mais on ne pourra ici questionner l’utilité de cet outil opportun.

On est une fois de plus en face de l’expression de la force féminine. Ici le triangle a des angles bien aigus. Au-delà des classes, les deux femmes sont à la hauteur de la puissance et de la fragilité de ce sexe merveilleux, deux eaux qui coulent d’une même source limpide. Il n’y a que le mâle, perdu dans un va-et-vient désordonné, pas à la hauteur, qui est la victime de son incapacité. Franca, magnifique dans la constance de son sentiment, finit par souffrir de cette constance, comme beaucoup de femmes. L’homme est si glissant… parfois il glisse bien, parfois il se casse la gueule. Ni Franca ni Nicole ne se cassent la gueule : elles savent qui elles sont, ce qu’elles veulent. Qu’est-ce que Pierre, dressé dans une pudeur sans but, peut comprendre à celà?

Truffaut concentre sur le plan une vraie acuité… Il réussit une escalade signifiante très unie, du plan à la séquence, de la séquence à la scène. un style précis, à la fois visible (ce qui ne constitue pas un défaut quand il est profond, sinon que ferions-nous d’Orson Welles), et plein de sens. Une élégance qui rend hommage à ses influences, très notamment Hitchcock (l’organisation des scènes, le montage parfois haletant sur les petites choses, …). Il joue avec sensibilité, précision et justesse sur les aspects fort bien rendus de son histoire, et plante un film complet : tendresse, misère, sentiments contradictoires. Chaque plan est beau et juste. La construction est sûre et cohérente, tout l’ensemble est tendu. Un film de cinéma.

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Tous les textes originaux : © Rudi Bruchez aux dates de publication